Entre doom metal, grunge et déflagrations sonores, Clegane poursuit avec Ocean of Black Thoughts son exploration d’une musique aussi abrasive qu’hypnotique. Un disque dense et tourmenté, traversé par l’anxiété et la noirceur, mais dans lequel quelques trouées de lumière finissent malgré tout par apparaître.

D’emblée, Ocean of Black Thoughts frappe par sa violence mélodique : s’il ne faut jamais regarder derrière soi de peur que l’ombre nous rattrape, Clegane se projette vers l’avant, affrontant les peurs et les doutes dans une atmosphère très dense, évoquant l’anxiété et la douleur avec des motifs capables de jouer avec les nerfs. À la croisée du grunge et du doom metal, Ocean of Black Thoughts confirme le talent du trio à exercer une attraction instantanée.
La pochette inquiétante fournit quelques indices sur les intentions du groupe : diluer sa matière musicale dans un brouillard. Les mots s’éparpillent comme des confettis après une fête triste tandis que le chant s’emballe, entremêlant des visions hallucinées. Abandoned Temple Fate obéit à une seule exigence : faire se répondre le texte et l’image. En s’extirpant du cœur des ténèbres, en sciant les barreaux d’une cage invisible, Clegane frappe fort, avance en laissant des empreintes qui semblent aboutir à leur point de départ. Fulgurance et noirceur se télescopent en une rythmique déglinguée sur le deuxième titre, Luminose, donnant l’impression de dévaler à bord d’un train fantôme depuis les hautes cimes d’un contrefort. La machine accélère de plus belle après une brève accalmie : rien ne semble pouvoir stopper l’énergie du groupe.
Clegane tresse autour de la figure insaisissable de la musique des compositions inouïes, qui deviennent autant de possibilités de questionner le monde, le délabrement psychique et même la détresse qui caractérise notre époque. Sur les enluminures de guitares tranchantes, le chant se libère des instruments, éructant son anxiété sur Mutt, titre le plus ramassé et le plus court. Traversant le miroir vers un avenir miséreux, le disque poursuit alors sa trajectoire vers des contrées brumeuses, sombres et funestes. Arrivés au milieu de ce chaos, de ce décapage sonore, on retrouve le fil conducteur avec A Room Full of Strangers, dont le contenu renforce cette impression de compression sonore.
C’est un album au style singulier, granuleux et caustique comme de la maille de fer. L’écoute prolongée d’Ocean of Black Thoughts nécessite de se plonger entièrement dans l’épicentre de cette musique volcanique. Peut-être faut-il d’ailleurs appréhender une telle œuvre de manière détachée : vouloir à tout prix en décrire le contexte ou l’approcher par des explications approximatives ne produirait qu’un rafistolage nous laissant à l’extérieur de son véritable sens. Loin du pathos ou d’une théâtralité artificielle, les émotions que Clegane procure sont vives, ancrées dans une noirceur maladive. Une sorte d’anatomie de l’inconscient, où des visions hallucinées défilent dans un cortège sinistre.
La lumière se fraye un chemin avec Sun Decay, qui arrive à extraire le voyageur de son indéfectible sommeil. Moment de répit, avec ses passages presque paisibles, avant que ne soit rallumé le grand brasier solaire. Ocean of Black Thoughts semble avoir été écrit comme un parchemin sur lequel l’explorateur, à l’appel de la musique, s’extirpe de son apathie. Clegane a gravé dans ses sillons une musique hautement incandescente, et rien ne pourrait éteindre la torche que le trio tient en main.
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Franck Irle
Clegane – Ocean of Black Thoughts
Label : Almost Famous Records.
Date de parution : 2 Octobre 2026
