Avec l’autrice allemande Romy Hausmann, le thriller psychologique se fait exploration vertigineuse des méandres de la mémoire et des mécanismes du déni. Un récit troublant, tout en ambiguïtés et en faux-semblants, qui interroge notre rapport à la vérité et notre capacité à accepter l’impensable.

2017. Un homme vient d’être arrêté, un réputé professeur de philosophie et anthropologie âgé de 55 ans. Il est accusé d’avoir enlevé dix fillettes depuis 2004, de les avoir emmenées dans des forêts des environs de Berlin, avant de les assassiner, disposant des rubans rouges dans la forêt pour s’assurer que les corps soient retrouvés. Aucun signe de violence sexuelle, le mobile est donc à chercher ailleurs. Le suspect reste obstinément mutique. Pour sa fille Ann, l’accusation est impensable. Après avoir volé le dossier contenant les éléments à charge chez l’avocat de son père, elle se lance dans un combat désespéré pour prouver son innocence.

Il est très rare de lire des polars ou thrillers qui se placent du point de vue de la famille d’un tueur en série ou d’une personne accusée de l’être. Ce choix là, très fort, permet à Romy Hausmann d’explorer très finement les conséquences psychologiques et l’impact psychique de ce type d’accusation sur ceux qui restent. C’est d’autant plus passionnant que tout le récit est construit autour du point de vue d’Ann, plaçant le lecteur dans sa tête, au plus de son ressenti, de ses souvenirs. Et qu’Ann est un personnage complexe, une narratrice peu fiable, souvent irrationnelle sous le choc de l’arrestation de son père.
« Choc (Ann, 8 ans). Quant on a un choc, c’est comme si on était arrété d’un coup, comme un appareil, un mixeur par exemple. Y a plus rien qui marche. On ne peut pas bouger et penser non plus. On tremble peut-être à l’extérieur mais on s’en rend pas compte. Souvent un choc est grave, mais parfois pas trop. Parsqu’il y a des moments où on préfère ne rien sentir. Il faut juste faire attention que le choc ne dur pas trop longtemps sinon il y a trop d’émotions qui s’acumulent et on est bouché ou on explose. »
Le récit gagne en intensité à mesure qu’Ann essaie de recomposer le puzzle de ce qui est arrivé à ces fillettes assassinées, cherchant à établir des liens, parfois au forceps, quitte à réécrire l’histoire mais avec toujours un terrible doute qui plane sur la culpabilité du père. L’histoire pouvait facilement basculer dans le glauque avec ses crimes atroces commis sur des fillettes, mais ce n’est jamais le cas car l’autrice ne recherche pas les effets spectaculaires. Et malgré toute cette sobriété, la lecture produit de vrais frissons.
Le récit est exigeant, plein de recoins, souvent tortueux, de pistes alternatives et de possibilités pouvant innocenter le père, mais toujours captivant, d’autant qu’à la narration à la première personne s’ajoutent de mystérieux passages racontés par un personnage au départ non identifié, ainsi que l’interview du tueur des années plus tard après sa condamnation, là aussi sans qu’on connaisse initialement son identité.
Au final, la quête d’Ann n’est pas seulement de savoir qui est le véritable meurtrier, mais de savoir si elle connaît réellement son propre père, jusqu’à quel point, lui, l’être qui lui est le plus cher au monde depuis la mort précoce de sa mère. Romy Hausmann joue parfaitement avec les contradictions que le traumatisme fait naître : souvenirs vs réalité, amour filial vs horreur de la situation, enfance vs âge adulte, père protecteur vs père présumé meurtrier, ce que je sais vs ce que je peux accepter.
Ce thriller psychologique est très réussi, parce qu’au-delà de l’enquête, il interroge avec beaucoup de finesse ce que l’on est prêt à croire lorsque la réalité devient impossible à accepter, et que les traumatismes peuvent brouiller notre perception du monde.
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Marie-laure Kirzy
