Nos 50 albums préférés des années 80 : 48. The Cure – Disintegration (1989)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Disintegration, ou The Cure bouclant la décennie avec un album-somme sorti le même jour que le classique inaugural des Stone Roses !

The Cure 1989
Ebet Roberts Redferns

Avec Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me, The Cure avait publié un double album incarnant ce que le format permet depuis le fondateur White Album des Beatles : refuser l’unité, se disperser pour mieux explorer d’autres directions artistiques. Tenter par exemple le Funk avec Why Can’t I Be You? et Hot Hot Hot!!!, sans doute inspirés par l’admiration de Robert Smith pour Prince. Trop long, l’album reste surtout celui de la merveille des merveilles Just Like Heaven.

En plein succès mondial, le groupe est miné par l’alcoolisme de Lol Tolhurst qui aboutira à son départ du groupe. Robert Smith a de son côté du mal à gérer la célébrité et noie sa déprime dans le LSD. Il est également angoissé par l’approche des 30 ans, la plupart des chefs d’œuvre du Rock ayant été selon lui réalisés avant cet âge. Il souhaite sortir un album dépressif et renouer avec l’esprit des débuts du groupe.

Disintegration est pourtant enregistré dans des conditions sereines. L’album se situe au final rarement du côté de l’énergie suicidaire d’un Pornography, album avec l’esprit duquel Smith voulait renouer. Disintegration commence comme l’album d’un artiste qui aurait apprivoisé sa part de noirceur. Pour s’approcher de plus en plus de la détresse émotionnelle de son auteur. Lorsqu’il touche le désespoir, l’album reste cependant souvent dans une forme de fatalisme.

Si l’album renoue en partie avec le côté « Rock Progressif fait par des types qui n’ont pas la technique de Dave Gilmour » d’un Seventeen Seconds, il ne largue pas non plus totalement les amarres du côté plus Pop qui bénéficia commercialement au groupe au milieu des années 1980. Il sera pourtant accueilli avec consternation par le label américain du groupe, Elektra Records. Ce dernier se trompait car l’album fera définitivement de The Cure un groupe « big in the USA ».

Disintegration Face 1L’album s’ouvre sur Plainsong. En français plain-chant, genre musical sacré dont fait notamment partie le chant grégorien. Manière de klaxonner le début de la messe funèbre ? Le morceau débute par un long passage au synthétiseur sur lesquelles des guitares à la Seventeen Seconds se superposent avant l’arrivée du chant de Robert Smith. Une manière de faire incarnant la signature de l’album… et qui pourra parfois tomber dans l’autoparodie dans la suite de la carrière du groupe. Pas de refrain, et pourtant le morceau est terriblement accrocheur. Le texte voit le narrateur reprendre les paroles d’une autre personne (you said). Des paroles semblant pourtant refléter d’abord le désespoir du narrateur. Cette autre personne est-elle réelle… ou le narrateur parle-t-il à lui-même ?

Pictures of You est encore plus long. Il offre à l’album un premier sommet. Le texte, les parties de basse et de guitare incarnent à la perfection le souvenir amoureux comme quelque chose de très beau et très douloureux à la fois.

Avec sa batterie renvoyant à Pornography, Closedown a un texte à la fois très court… et reflétant très directement l’état émotionnel de Robert Smith. Crise des trente ans (I’m running out of time), effets de la drogue (I’m out of step and closing down) et insomnie (never sleep for wanting hours).

Disintegration versoCadeau de mariage à Mary-Poole écrit en 1988, Lovesong a quelque chose d’un morceau de la période The Head on the Door dans lequel l’insouciance aurait été remplacée par un lyrisme retenu. L’amour présent est remplacé par l’amour disparu : avec ses guitares renvoyant à l’atmosphère sombre de Faith, Last Dance raconte le moment où l’on recroise une personne aimée autrefois. Elle est devenue depuis adulte… et les sentiments pour elle n’existent plus.

Inspirée par un oncle qui racontait à Smith avant de dormir des histoires d’hommes-araignées mangeurs d’enfants (!), Lullaby voit revenir le versant pop du groupe. Le morceau doit son atmosphère à l’emploi du pizzicato mélangé aux synthétiseurs et aux guitares. Le ton du morceau évoque bien plus une forme de fatalisme qu’une grande peur d’être dévoré.

Inspiré par une visite nocturne de Bourbon Street à la Nouvelle-Orléans en 1985, Fascination Street ressemble un peu d’un point de vue instrumental à Israel de Siouxsie and the Banshees sur lequel des notes de synthétiseur en arpèges auraient été rajoutées. Il semble question de chercher de nouvelles excitations pour pimenter une relation principalement physique tout en sachant que ça ne mènera à rien. Un des rares morceaux énergiques de l’album, mais c’est une énergie menant droit dans le mur.

Disintegration Face 2Porté par une batterie Pornography et par le côté lugubre du combo guitares/synthétiseurs, Prayers for Rain déploie de multiples métaphores (suffocation, respiration de la poussière, étranglement) pour évoquer l’état de délabrement émotionnel du narrateur. Les prières pour la pluie étant bien sûr celles d’un homme perdu dans le désert.

Suivent les 9 minutes de The Same Deep Water as You, une introduction pluvieuse et orageuse. Il est question d’incapacité à nager dans les mêmes eaux profondes que sa partenaire. En somme de ne pas être à la hauteur de l’investissement émotionnel de l’aimée. Le tout au son d’une des plus belles parties de guitare de l’album.

Les 8 minutes du morceau-titre sont de loin les plus énergiques de l’album. Une énergie du désespoir proche de celle parfois entrevue dans les albums de début de carrière. Pour un morceau où il est question de rupture, d’infidélité avec une personne plus jeune, et de proximité de la mort.

Retour au calme avec Homesick, dernière contribution de Tolhurst au groupe. Morceau dans lequel certains fans ont vu une allusion à la dépendance à la drogue au travers de l’allusion à la bouche sèche (effet secondaire de certains stupéfiants).

Dans le conclusif Untitled, les notes au synthétiseur débutant et achevant le morceau ont une atmosphère d’église pouvant renvoyer au morceau d’ouverture. Sans titre parce que Smith la trouvait trop désespérante, la chanson n’indique pas clairement de quelle mort il est question. D’un être humain ou d’une relation amoureuse ? On penche plutôt pour la seconde hypothèse.

Au moment de sa sortie, Disintegration se retrouve salué comme un album-somme de The Cure, et une disque bouclant une décennie 1980 durant laquelle le groupe a su parfaitement concilier audace artistique et succès de masse. Mais que faire ensuite ? Le groupe fera du surplace avec l’encore écoutable Wish. Les quatre albums de la période 1996-2008 marqueront une forme de déclin.

En 2024, Songs of a Lost World a été salué comme le meilleur album du groupe depuis Disintegration. Je n’irai pas jusque là. Mais comme tentative de rallumer la flamme du chef d’œuvre de 1989, c’est nettement mieux, en dépit d’une production selon moi trop « gros son », que le poussif Bloodflowers. Un peu l’équivalent pour The Cure rayon « disque de fin de carrière loin d’être déshonorant » de ce qu’a représenté Memento Mori pour Depeche Mode. C’est toujours ça de pris.

Ordell Robbie

The Cure – Disintegration
Label : Fiction
Date de parution : 2 mai 1989

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