« Présents », de Paco Cerdà : les voix ensevelies de l’Espagne franquiste

Dans ce roman fondé sur une recherche historique approfondie, Paco Cerdà reconstitue un épisode peu connu des débuts du franquisme : le transfert en 1939 du corps de José Antonio Primo de Rivera, devenu objet d’une vaste procession de propagande. L’auteur transforme cet événement en un récit polyphonique où se mêlent voix oubliées, victimes et acteurs du régime franquiste. Il en résulte une œuvre d’une grande ampleur humaine qui dépasse le simple fait historique.

paco-cerda
© Jeosm

20 novembre 1939. La guerre d’Espagne est terminée. Les putschistes franquistes ont gagné et le pays exsangue. Dans le cimetière d’Alicante, les restes de José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange espagnole, sont exhumés. C’est le point de départ d’une procession de 467 kilomètres. Durant onze jours et dix nuits, de la côte Méditerranéenne jusqu’au palais de l’Escorial à Madrid, le cercueil est porté à dos par ses camarades aux chemises bleues.

presentsTriomphe des vainqueurs sans retenue, feux de joie, brasiers et torches au bout de la nuit, litanies religieuses, foule exaltée, les « José Antonio, Présent » qui s’époumonent tout le long … c’est avec une profusion de détails immersifs que Paco Cerdà raconte cet invraisemblable cortège macabre à travers une Espagne rouge restée fidèle à la République jusqu’à ses dernières heures. La guerre d’Espagne s’est officiellement terminée le 1er avril 1939, mais vaincre, c’est ensuite convaincre.

Ainsi débute une dictature. L’auteur décrit parfaitement comment se met en place ce qui n’est rien d’autre qu’une spectaculaire opération de propagande déguisée en pèlerinage. Une armée d’écrivains et intellectuels ayant rallié Franco rivalise à coups de rhétorique enflammée célébrant la victoire et le martyr de José Antonio Primo de Rivera, élevé au rang de saint laïc. Le phalangiste se voit ainsi transformé en icône fasciste au service du franquisme, après avoir été fusillé au tout début de la guerre, le 20 novembre 1936 pour complot et rébellion contre la Deuxième République espagnole.

Une mémoire se construit pour asseoir le récit d’une nouvelle Espagne », alors qu’une autre s’efface. Paco Cerdà étire le temps en entrelaçant dans le décompte du récit des onze jours du trajet un autre récit, celui des perdants, de ces Républicains dont les vies ont été brisées à jamais, prisonniers des geôles franquistes, purgés, fusillés, exilés de la Retirada croupissant dans les camps d’internement français de Barcarès ou Argelès.

« Avec des fantômes enfermés dans une ambassade, qui ne peuvent pas fouler le sol de leur patrie. Qui songent à la défaite chaque matin et l’observent chaque nuit derrière la fenêtre. Mais qui résistent. Qui tiennent bon, malgré tout, munis de leur meilleure arme : leur voix. D’or comme un certain âge, disent-ils, tranchante comme la faucille. Leur nouvelle patrie, c’est la Noctambulie. Façonnée de morts et de papier non rogné. Un frisson d’argent. »

Sans tomber dans le pathos mélodramatique, Paco Cerdà parvient à être bouleversant en donnant chair à ces vies écrasées par la répression. Les voix de héros anonymes se mêlent à celles de figures historiques connues (le poète et dramaturge Miguel Hernández qui meurt dans les prisons franquistes en 1942 ; l’écrivaine Elena Fortún exilée en Argentine ; le chanteur Miguel de Molina, torturé et persécuté car homosexuel et rouge, par exemple). Certains chapitres donnent la chair de poule par l’intensité humaine et émotionnelle qui s’en dégage, tout particulièrement « Les Noctambules », consacré aux fantômes réfugiés dans l’ambassade du Chili qui y crée la revue clandestine Luna, et surtout « Les Taupes » sur ceux qui se cachent enterrés dans des planques minuscules ou cachés dans les caves et greniers de leurs proches.

Ce qui rend le récit de Paco Cerdà exceptionnel et inoubliable, c’est sa maîtrise stylistique. Il part d’un matériau historique dense mais il n’écrit pas comme un historien académique. Il a composé un récit de non-fiction incroyablement littéraire, une vibrante symphonie:chorale de l’après-guerre aussi rigoureuse qu’habitée, portée par un prose au lyrisme naturel et élégant, sans emphase inutile, dont la force vient de sa retenue à laisser le lecteur ressentir.

Toutes ses voix oubliées que le nouveau régime franquiste tente de faire disparaître, elles sont là présentes, on les prend en plein cœur dans des pages sublimes qui rendent hommages à ceux qui ont rêvé d’idéaux désormais enterrés. Quatre-vingt-dix ans après le début de la guerre civile espagnole, Présents nous rappelle que la mémoire des vaincus peut également porter la promesse d’un avenir.

Marie-Laure Kirzy

Présents (Presentes)
Roman de  Paco Cerdà
Traduit de l’espagnol par Cécile Pilgram
Editeur : Gallimard (collection Du monde entier)
380 pages – 24€
Date de parution : 23 avril 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.