« Aurore » de Nicolas Leclerc : le grand méchant loup peut attendre

Aurore est un thriller psychologique ancré dans le Haut-Jura, aussi prenant dans son dernier tiers qu’il est répétitif dans sa mise en place. Une œuvre inégale, mais portée par une géographie qui lui donne une chair et une vérité rares dans le genre.

Nicolas Leclerc Photo Bénédicte Roscot
Photo : Bénédicte Roscot

Il y a des auteurs qui savent instinctivement que la crédibilité d’un roman peut être solidement construite sur la géographie, sur la réalité d’un territoire non fictif, dont la présence va se diffuser dans la fiction que l’auteur y fait naître. Nicolas Leclerc est clairement de ceux-là : il a grandi dans le Haut Jura, à Mouthe, le village le plus froid de France, et son dernier roman, Aurore, ne semble pas pouvoir exister ailleurs que dans ce coin de France reculé et rude. La forêt jurassienne, qui entoure la vieille ferme isolée où se joue l’essentiel du livre, n’est pas seulement un décor : c’est un personnage à part entière, froid et indifférent comme les grands espaces qui nous rappellent notre petitesse, et surtout notre fragilité.

AuroreL’histoire que raconte Aurore, est, au premier abord, d’une simplicité trompeuse. Astrid, 75 ans, sculptrice acariâtre qui vit seule dans sa forêt, est victime d’un AVC qui la laisse partiellement paralysée. Sa fille Mélanie, avec laquelle Astrid est en conflit permanent, est une vétérinaire rurale en burn-out permanent (Leclerc décrit ce dur métier avec une précision convaincante, qui ajoute encore du poids à son livre), et elle ne peut pas, ne veut pas la prendre en charge. C’est alors qu’apparaît Aurore, jeune aide à domicile dont la présence au bon endroit et au bon moment tient presque du miracle.

Qui est vraiment Aurore ? La question est posée sur la quatrième de couverture, et il ne fallait pas être grand clerc pour deviner, avant même d’ouvrir le livre, qu’elle en est le « grand méchant loup », même habillée en petit chaperon rouge sur la couverture.

Le problème (pas anodin pour ce qui veut être un thriller), c’est que Leclerc met beaucoup, vraiment beaucoup de temps à installer et la situation et les personnages, répétant encore et encore les mêmes crises entre Astrid et Mélanie, Aurore et Mélanie, voire Mélanie et son fils. C’est une construction psychologique que Leclerc revendique sans complexes (il a lui-même répondu à un critique qu’il préférait « une structure plus sourde, un rythme plus lent »), d’autant qu’il y a une grande richesse à parler aussi franchement des conflits – finalement très fréquents – entre mère et fille. On comprend aussi le désir de l’auteur de travailler par « accumulation », car, « comme dans la vie », les malentendus les plus tragiques se construisent de cette manière. Reste qu’on a parfois l’impression que l’auteur nous prend pour des obtus, ayant besoin de la répétition plutôt que de la suggestion pour être convaincus, emportés.

Et puis, à la lecture d’Aurore, on pense inévitablement au formidable Misery de Stephen King. Le dispositif n’est pas très différent : une femme apparemment bienveillante, une victime en situation de dépendance physique, un isolement géographique qui rend toute fuite impossible. Mais King, lui, sait construire la même intensité sans donner l’impression de faire du surplace : c’est peut-être là un écart irréductible entre un certain réalisme psychologique français et l’efficacité narrative anglo-saxonne, deux projets légitimes, mais Aurore n’en sort pas gagnante.

Heureusement, tout change dans le dernier tiers, de manière brutale. Et bienvenue. Le résultat de ce déferlement de violence, qui emporte tout, est que le lecteur refermera Aurore sur un sentiment extrêmement positif. Les personnages de l’histoire, y compris ceux que l’on croyait intouchables, sont traités avec une dureté qui ne relève pas de la cruauté gratuite, mais de quelque chose de plus honnête : la reconnaissance que ce genre de situations, dans la vraie vie, ne se termine pas bien.

La vraie réussite du livre, outre ce beau sursaut final, reste toutefois son ancrage géographique qui lui confère une épaisseur et une vérité que l’on ne trouve pas souvent dans le genre. Leclerc sait faire quelque chose de ses racines, et c’est déjà bien. Très bien, même.

Eric Debarnot

Aurore
Roman français de Nicolas Leclerc
Éditeur : Seuil – Collection « Cadre noir »
448 pages – 21,90 €
Date de parution : 6 février 2026

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