Nos 50 albums préférés des années 80 : 24. Hüsker Dü – New Day Rising (1985)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, New Day Rising, l’un des multiples chef-d’oeuvres d’un groupe qui fut l’une des forces créatives majeures de son époque.

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Ma précédente contribution à cette rétrospective traitait de My War, ou comment Black Flag avait bousculé son époque en cherchant à réécrire les codes du métal tout en revendiquant son manque total de compétence technique. Notre sujet du jour est littéralement l’autre face de cette même pièce. Sur le papier, Hüsker Dü est le reflet inversé de Black Flag. Le line-up du groupe, constitué autour du trio de Bob Mould (guitare et chant), Greg Norton (basse et chœurs) et Grant Hart (batterie et chant) restera immuable tout au long de la carrière du groupe. En outre, les membres de la formation sont tous des instrumentistes doués, capables d’une virtuosité qui leur ouvre des possibilités plus larges qu’au commun des punks de leur époque. L’écriture des chansons, majoritairement assurée par Mould et Grant, est à l’avenant, conjuguant violence sonore et dextérité mélodique.

Si l’on doit se concentrer sur un seul album de leur discographie, il est d’ailleurs bien difficile de faire son choix. Paru en janvier 1983, Everything Falls Apart est un classique instantané, une claque administrée en dosage économique, sans qu’une seule chanson ne dépasse les trois minutes. L’année suivante, le groupe met littéralement les bouchées doubles avec un concept album sur deux vinyles. Zen Arcade est un monument, une sorte de pendant hardcore punk au Quadrophenia des Who. L’histoire d’un gamin qui fugue et expérimente la violence du monde, racontée en un double album magistral, truffé de brûlots intemporels qui n’ont pas pris une ride en plus de quarante ans. Après pareil pavé dans la mare, on serait tentés d’appréhender un contre-coup. Il n’en est rien. New Day Rising transforme l’exploit en attestant que Hüsker Dü, à la manière des Beatles (excusez du peu), est capable de faire suivre un chef-d’œuvre par… un autre chef-d’œuvre. Pour autant, le résultat voit le jour dans un contexte de tensions grandissantes en coulisses. Les membres du groupe souhaitent auto-produire leur nouvel album, mais la direction du label SST insiste pour reconduire Glenn Michael « Spot » Lockett, qui avait officié au poste de producteur sur leurs premiers travaux. La frustration imprègne les sessions d’enregistrement, d’autant plus que Bob Mould lutte alors avec un alcoolisme dévorant, ce qui le rend difficile à côtoyer au quotidien. Malgré le succès critique et populaire de New Day Rising, il continuera d’en regretter les choix de production, qu’il critiquera abondamment dans son autobiographie, parue en 2011 sous le titre See a Little Light: The Trail of Rage and Melody. Une formulation qui résume bien ce fameux alliage des contrastes, colonne vertébrale de Hüsker Dü en général et de New Day Rising en particulier.

D’emblée, la chanson éponyme fait mine de replonger dans le cours tempétueux de Zen Arcade, avec deux mesures de batterie pilonnée avant un déluge de distorsion, au milieu duquel la mélodie se fraie un chemin accidenté, beuglé entre les deux lignes de chœurs de Bob Mould and Grant Hart. Ce dernier signe moins de compositions que sur Zen Arcade, ce qui ne veut pas pour autant dire que sa participation soit superficielle. The Girl Who Lives On Heaven Hill est un exemple de chanson punk parfaite, écartelée entre des guitares saignées à blanc et une mélodie irrésistible, dont l’évidence est rendue totale dès les premiers accords. Bob Mould prend les commandes sur I Apologize, sorte de mantra d’auto-flagellation qu’il déclara avoir écrit pour s’excuser préventivement, durant une phase de sa vie où son alcoolisme ne lui permettait pas toujours de se souvenir de ses propres bavures. Le tempo de Folk Lore fluctue au gré des changements d’accords et d’un chant de plus en plus écorché, limitant sa durée à une minute et trente-six secondes, en témoignage de la science d’écriture d’un groupe qui savait compacter ses moments de furie pour en maximiser l’impact sur l’auditeur. Co-écrite par Hart et Mould, If I Told You renoue avec la cadence brute des débuts de Hüsker Dü, alliant agression et mélodies en un cocktail qu’aucun groupe américain n’avait su perfectionner à ce point depuis les Ramones.

Choisie comme single promotionnel, Celebrated Summer est une nouvelle réussite, une composition échevelée mais complexe, avec des phrasés asymétriques et des changements d’accords audacieux. Le second refrain débouche brusquement sur une plage acoustique jouée à la douze-cordes, une accalmie inattendue avant l’explosion finale de la chanson, où la Flying V de Mould achève de voler la vedette aux chœurs. Perfect Example opère dans un registre plus académique et contenu, avec des arpèges qui tournent jusqu’à la transe tandis que le chant se fait discret, un parti-pris accentué par le mixage qui favorise largement les guitares. Grant Hart revient à la manoeuvre sur Terms of Psychic Warfare, une harangue désenchantée sur la désillusion romantique d’un amant renvoyé à son propre lit avec une ferveur que le riff de guitare se fait fort d’illustrer. La rythmique de 59 Times The Pain est un casse-tête absolu, transmutant constamment sa cadence comme pour enchaîner les glissements de terrain derrière les hurlements hantés de Bob Mould, qui s’accordent parfaitement au son strident de sa guitare.

Sur Powerline, c’est à Norton de briller grâce à une ligne de basse qui rend la chanson instantanément entêtante et mémorable. La troisième composition signée par Grant Hart est Books About UFOs, un shuffle malicieux sur lequel le batteur joue également du piano. Le phrasé de Hart, plus mélodieux que celui de Mould, est fort à propos pour délivrer un texte dont la candeur offre un peu de tendresse à la seconde face d’un album riche en coups de gueule. Voilà justement Bob qui reprend le micro sur I Don’t Know What You’re Talking About, qui extériorise la lassitude générée par un rapport continuellement conflictuel. Les accords assénés à la massue auront sans nul doute inspiré une bonne part de la future génération grunge. Nouveau regain de noirceur sur How To Skin A Cat, qui emperle riffs perçants et basse glissée pour donner corps à la satire d’une pensée capitaliste prête à s’auto-dévore à la moindre opportunité de profit, si absurde soit-elle. Culminant en une minute trente de pugilat rythmique, Watcha Drinkin’? documente Bob Mould en pleine bataille avec la bouteille, mais peut-être surtout avec ses propres pensées. Ce besoin de direction au milieu du chaos est filé par Plans I Make, dernière chanson qui carbure pied au plancher jusqu’à atterrir dans le décor, non sans avoir livré au préalable un festival de larsens et de rugissements saturés. Une fin en forme de fin, donc, comme la note d’intention distinctement consciente d’un groupe qui semblait avoir à l’esprit qu’une vitesse d’une croisière n’est pas forcément synonyme de lenteur. Justement, le successeur de New Day Rising, intitulé Flip Your Wig, sera un nouveau chef-d’œuvre, publié moins de neuf mois après son prédécesseur et auto-produit par un groupe dont la persistance n’était égalée que par son exigence artistique.

Mattias Frances

Hüsker Dü – New Day Rising
Label : SST
Date de sortie : 14 janvier 1985

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