Nous avons souhaité revenir sur un des albums les plus marquants de ces dernières semaines, le deuxième de MEMORIALS, All Clouds Bring Not Rain. Une brillante et ambitieuse réussite mélodique, un des albums de l’année sans conteste.

“Life could be a cloud / High above the trees / In spite of the fact of gravity” philosophe la chanteuse de MEMORIALS sur Life Could Be A Cloud, sur une introduction élégiaque, digne de This Mortal Coil ou de Nico, voix diaphane et profonde, sur un tapis musical se complexifiant progressivement, jusqu’à se transformer en ruade sonique implacable. Tout le génie mélodique des musiciens est ainsi exposé dans trois premières minutes performatives qui donne la couleur générale de l’album : ici, tout sera génial, au sens propre du terme — suscitant un sentiment d’admiration, de stupéfaction ou d’émerveillement, un fort sentiment positif en tout cas. Rien qui ne laisse indifférent, loin de là, tout au long de ces douze plages en cinquante minutes.
Cela avait déjà été le cas sur leur premier album, Memorial Waterslides (2024), qui avait frappé fort et attiré l’attention sur ce duo composé de Verity Susman (ex-Electrelane) et Matthew Simms (musicien de Wire depuis une quinzaine d’années), multi-instrumentistes talentueux, aussi capables de belles harmonies vocales. Ce deuxième effort brillant, qui devrait asseoir leur place dans le paysage musical pop contemporain, a une genèse de plus en plus fréquente chez les musiciens britanniques, avec une conception en France, plus précisément dans une grange isolée dans le sud-ouest. Là, les deux alchimistes y ont fait tout, dans une approche DIY, n’excluant pas la profusion mélodique et un grand sens de la production, qui font toute la richesse paradoxale de cet opus.
Cut Glass Hammer suit Life Could Be A Cloud, en chanson la plus streamée de l’album, et ce n’est pas non plus totalement un hasard : portée par les synthés, sa rythmique irrésistible éblouit, tout au long de 3mn45 qui passent comme un rêve « robotik ». I Can’t See a Rainbow est une comptine viciée qui aurait pu figurer sur l’album à la banane, jusqu’au pont qui la mène sur des rivages rêveurs avec un assortiment de percussions et de chœurs bien sentis. L’alternance de deux morceaux rythmés pour une chanson plus calme sera globalement le rythme respecté ici.
Mais le meilleur est à venir, et, une fois n’est pas coutume, occupe le milieu d’un album, en débutant avec la quatrième piste, Dropped Down The Well, chantée par Matthew Simms, l’alternance produisant une surprise agréable sur l’auditeur sur une mélodie dévalée à toute berzingue, à peine assagie par l’orgue Wurlitzer, qui n’aurait pas dépareillé sur un Stones ou sur le dernier Primal Scream. In The Weeds, avec son titre programmatique, repart en territoire néo-psychédélique, avec une rythmique complexe proche aussi bien du dub que de la cold wave, relancée par des boucles délicieusement noisy, finalement dans une zone que Beck a pu défricher à une époque désormais lointaine. A deux doigts de réveiller les morts, la chanson finit de manière inattendue, et c’est très bien comme cela. Respectant le rythme d’une chanson calme toutes les trois pistes, Reimagined River part au piano, toujours chantée par Simms, sur un territoire bucolique, track la plus calme de l’album (il en faut une), et nous laisse le temps de rêvasser un peu, pendant que les chœurs renforcent le caractère mystérieux, autant onirique que métaphysique, des paroles : « A reimagined river / I need a dream to follow ,/ Drifting towards the future / With nothing predictable to tell » (Une rivière réinventée / J’ai besoin d’un rêve à poursuivre / À la dérive vers l’avenir / Sans rien de prévisible à raconter). Fin de la première moitié de l’album.
Le morceau de choix, Mediocre Demon, lance la face B, dans une profusion mélodique qui contraste aisément avec la track précédent : guitares, orgue, basse bien présente, sax limite free, une basse composent un univers sonore riche et fascinant, pop, post-punk et dub à la fois, sur laquelle Sussman déroule d’une voix à nouveau comme à l’église un texte, citant Méliès dans le texte, d’une profondeur poétique rare. On s’autorise à en citer ce qui en fait le corps : « The tide recedes, the shores re-emerge / Without a trouble in the world / Untie the buoys from their ropes / Begin a reimagining of hope / Repair your dreams as they are breaking / Replacing what it means to dream / Le Voyage dans la Lune from Earth and around / At light speed improbability / The tide recedes, the shores re-emerge / Untie your dreams from their ropes / Replacing what it means to dream / At light speed improbability » (La marée se retire, les rivages réapparaissent / Sans le moindre souci au monde / Détachent les bouées de leurs cordages / Commencent à réinventer l’espoir / Répare tes rêves alors qu’ils se brisent / En redéfinissant ce que signifie rêver / Le Voyage dans la Lune depuis la Terre et au-delà / À la vitesse de la lumière, l’improbable)
C’est quand même plus profond et moins irritant que les dernières poésies de Houellebecq ! Au total, Mediocre Demon affiche 6mn35 au compteur, et l’on ne s’y ennuie jamais, en se disant qu’elles sont de plus en plus rares, ces plages longues, ces morceaux de bravoure improbables et géniaux, capables de nous tenir au-delà des 3mn30 règlementaires, alors trois minutes de plus : chapeau ! Une des chansons de l’année jusqu’ici.
Huitième plage, Bell Miner suit comme une sorte de coda, reproduisant en format réduit la recette de Mediocre Demon, dans une mélodie proche et différente à la fois, un peu plus zébrée d’électronique, et avec une batterie proche de celle d’In The Weeds, la cinquième piste. Comme une sorte de best-of de l’album, et c’est à nouveau super excitant et imparable.
Lemon Tree conclut en beauté ce milieu d’album faisant mentir tous les théorèmes sur les « ventres mous » d’albums : cette comptine rêveuse au piano devenant de plus en plus malade et noisy, finissant en plage néo-psychédélique, loin, très loin, jusqu’à la lune même, cette lune obsessionnelle qui donne son titre à la chanson qui suit, Watching The Moon. Partie comme une ballade pop plus classique, celle-ci voit surgir bientôt un clavecin, l’orgue, des chœurs comme issus des profondeurs de la Terre, avant de repartir de plus belle : plus atypique, on voit difficilement, même si l’on n’est plus à cela près sur cet album.
Widly Remote, avant-dernière track, est toute simple dans son appareil, à nouveau en plein sur l’axe historique Velvet/Nico, moins ambitieuse et dense, malgré ses larsens et couinements gentils. En tout cas, une rampe de lancement idéale pour Holy Invisible, le dernier morceau, qui a la lourde responsabilité de clôturer ce grand disque. Il faut savoir clôturer un album, a fortiori un grand, et si possible donner envie d’y retourner pour y découvrir de nouvelles richesses. C’est ce que fait avec brio MEMORIALS sur Holy Invisible, ouvert et porté par la basse, pour une ultime masterclass de mélange des genres, convoquant le meilleur de ce qui a précédé. Stereolab est parfois évoquée comme une référence sur cette track, et peut-être sur d’autres de l’album, mais il nous semble que MEMORIALS mérite mieux que cette comparaison, compte tenu de la grande cohérence et de l’efficacité générale de ce deuxième album. Ce qui est sûr, c’est qu’Holy Invisible, comme l’ensemble d’All Clouds Bring Not Rain, illustre la capacité unique du groupe à casser les frontières, à utiliser des recettes mélodiques des 60s, 70s, voire 80s, piochant dans des registres pop, psychédélique, kautrock, un peu jazz également, avec une aisance confondante, pour créer leur langage à eux, singulier, contemporain, très bien produit tout en étant DIY : le son MEMORIALS.
Ne reste plus au duo qu’à avoir le succès que mérite une telle œuvre, et que l’on puisse les voir, ou revoir sur scène, après avoir dû, pour ce qui nous concerne, faire l’impasse lors de son dernier passage parisien compte tenu de celui concomitant de DEADLETTER, dans une soirée de choix impossibles à faire comme il peut y en avoir souvent à faire pour les amateurs de musique différente, notamment à Paris. Cette tournée française de sept dates en avril était étonnamment proche de la sortie de l’album, et l’on ne peut qu’attendre une inattendue piqûre de rappel dans les prochains mois.
Bref : chef d’œuvre. Ou vraiment pas loin.
![]()
Jérôme Barbarossa
MEMORIALS – All Clouds Bring Not Rain
Label : 09
Date de sortie : 27 mars 2026
