Artiste adorée ou profondément déroutante selon les auditeurs, Aldous Harding continue avec Train on the Island à construire une œuvre impossible à classer dans un genre rassurant. Sous les bizarreries vocales, les paroles énigmatiques et les chansons imprévisibles se cache pourtant peut-être ici son disque le plus universel.

Je préfère que le lecteur soit prévenu : cette critique ne sera pas objective, car j’adore Aldous Harding. Depuis ma découverte tardive de cette artiste néo-zélandaise, curieusement catégorisée comme « folk », avec son troisième album, Designer, je reste convaincu que l’on a affaire ici à l’une des voix majeures de notre époque. Et ce n’est pas ce très ludique – et oui, ludique, en dépit de sa noirceur inévitable – Train on the Island qui va me faire changer d’avis.

Certes, Aldous Harding semble toujours travailler contre toute possibilité de lecture immédiate de son œuvre par un auditeur peu attentif : avec sa voix qui change brusquement de registre, de ton, et même d’accent (comme sur le sidérant If Lady Does It), ses chansons qui ne vont jamais là où on les attend, avec ses sujets qu’on peine à comprendre, avec ses personnages qui disparaissent sans qu’on ait saisi qui parlait réellement dans la chanson, Aldous ou un narrateur fictif, Harding donne toujours l’impression de se dérober au moment où l’on pense enfin la saisir. Mais on sent cette fois quelque chose de plus vulnérable se dégager de certains morceaux : si Harding avance, heureusement, toujours masquée (comme c’est souligné sur une pochette très claire), l’émotion semble désormais affleurer plus directement sous ses grimaces, et sous les bizarreries de ses chansons.
Musicalement, avec la production toujours parfaite de l’indispensable John Parish, peut-être meilleur ici que sur son terrain habituel plus rêche, on reste dans une forme de minimalisme bienvenu, tout en s’autorisant tout un tas de dérapages surprenants qui font qu’un disque d’Aldous Harding ne ressemble à aucun autre. Ce qui ne veut pas dire que l’album soit avare en mélodies, au contraire : chaque chanson propose à un moment ou à un autre un couplet, un refrain, un passage ou même simplement une phrase dont « l’air » nous hantera, qu’on soit en train de faire des courses chez Carrefour un samedi matin, ou en plein dîner aux chandelles avec l’amour de sa vie. Tiens, je parie que son « He’s got a new bag, he’s not a new boy » (If Lady Does It) pourra rythmer des moments inattendus de votre journée de travail !
Car ce qui est dingue, mais oui, complètement dingue, c’est que la folie douce d’Aldous Harding (est-ce une forme d’autisme qu’elle traduit ou qu’elle illustre ?) est profondément enchevêtrée avec des sensations très terre-à-terre, très quotidiennes, très universelles, qui toucheront chacun d’entre nous, gens ordinaires. Pouvoir chanter « What are you wearing? / I cut my hair, nobody loved it » (Qu’est-ce que tu portes comme vêtements ? / J’ai coupé mes cheveux, personne n’a aimé) sans être ridicule, sur Venus In The Zinnia, n’est-ce pas la marque d’une artiste tellement « perchée » qu’elle en traduit parfaitement la folie ordinaire qui est la nôtre ?
Bon, sur ce point, je dois néanmoins avouer que l’un des grands plaisirs dans l’écoute des chansons d’Aldous Harding est le déchiffrage de ses paroles, assez incroyables, même si – ou souvent parce que – leur sens finit toujours par nous échapper. « I’m not afraid like you’re not gay / And you’re not old, like I’m on the spectrum » (Je n’ai pas peur, comme toi tu n’es pas gay / Et tu n’es pas vieux, comme moi je ne suis pas autiste) sur I Ate the Most, pointe justement et l’angoisse qui sourd derrière les facéties instrumentales, et la possibilité d’un désordre mental. « I met the real John Cale / He had no words, but I don’t mind / I packed the stage while he ate rice » (J’ai rencontré le vrai John Cale / Il était sans voix, mais ça m’est égal / J’ai rempli la scène pendant qu’il mangeait du riz), de One Stop, utilise le name dropping pour enchanter la banalité mortelle de l’existence. A l’inverse, « I hate my perception / But the medication slows my mind / Men touched my leg, and I thought: / « React just like a girl » » (Je déteste ma perception / Mais les médicaments ralentissent mon esprit / Des hommes m’ont touché la jambe, et j’ai pensé : / « Réagis comme une fille ») sur Train on the Island offre une confession inédite, et bouleversante, sur la psyché d’une jeune femme en souffrance. Tandis que son « If I am a gun, then I’m loaded » (Si je suis un flingue, alors je suis chargé), sur If Lady Does It, est le genre d’image simple dont l’évidence nous frappe. Enfin, sa déclaration « You laugh at me for keeping feathers / But you don’t see helping down the naked owl » (Tu te moques de moi parce que je garde des plumes / Mais tu ne vois pas que j’aide la chouette toute nue à descendre) sur l’étrange San Francisco nous rappelle que nous ne devrions jamais rire de ce que nous ne comprenons pas…
Ce qui nous amène à la conclusion parfaite qu’est Coats, une chanson avec un refrain presque facile à chanter, pour peu qu’on soit à l’aise avec les paroles (« Big thick coats on the dogs of people just trying to help » – Les chiens des gens qui essaient simplement d’aider portaient de gros manteaux épais), avec un peu de guitare électrique, et de drôles de vocalises. Et surtout cette question essentielle : « What do you say when you meet blue women? » (Que dites-vous lorsque vous rencontrez des femmes bleues ?).
Un question à laquelle vous avez le temps de réfléchir en attendant le prochain album d’Aldous Harding.
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Eric Debarnot
Aldous Harding – Train on the Island
Label : 4AD
Date de parution : 8 mai 2026
Aldous Harding se produira en France sur scène aux dates suivantes :
11 Juin – ROUEN, Festival Rush @ Le 106
12 Juin – PARIS, Salle Pleyel
2 Juillet – NIMES, Paloma
