« La part des vivants » de Sophie Boutière-Damahi : une quête des origines

La part des vivants est un très beau roman qui déploie une fresque familiale, celle d’une famille italienne qui arrive à Marseille dans les années 1920 et qui traverse les décennies jusqu’à la fin des années 80 avec une lutte sur les chantiers navals de La Ciotat. Une fresque qui sonne juste du début à la fin et qui embarque complément le lecteur derrière la destinée de chacun des membres de cette famille d’immigrés italiens.

photo sophie boutiere damahi

On découvre cette histoire à travers les yeux d’une descendante, Tania, en 1987 lorsqu’elle remonte son arbre généalogique à la faveur d’un conflit avec son frère Sacha. Elle est la narratrice de ce roman et découvre le passé de sa famille alors que son frère Sacha lui, ne souhaite pas en entendre parler. Il refuse d’ailleurs d’aller lutter avec son père sur les chantiers de La Ciotat pendant cette année 1987 et souhaite partir.

la part des vivantsL’autrice développe deux narrations en parallèle avec d’un côté la vie de la famille depuis les années 1920 puis pendant la Seconde Guerre mondiale. Une famille d’immigrés italiens qui arrive dans le quartier Saint Jean. Le lecteur découvre comment la ville de Marseille a traversé cette période et comment le fascisme est monté progressivement en Europe et dans la région. Le quartier Saint Jean par exemple est un quartier qui a été quasiment rasé par les nazis en 1943 alors qu’il était habité par de nombreuses familles italiennes. Les comportements racistes se multiplient entre les années 1920 et 1930 et la grand-mère de Tania réalise tout cela.

La seconde narration s’attarde sur les luttes des chantiers de La Ciotat, menacés de fermeture à la fin des années 80. Tania a grandi à la Ciotat et perçoit rapidement que la lutte de son père contre la fermeture est un tournant dans la région. C’est d’ailleurs très bien retranscrit dans le livre, la ville se vide et les employés déménagent lorsque l’industrie finit par couler. On pense au roman marquant de Christian Astolfi, De notre monde emporté, sur la fermeture d’autres chantiers navals, ceux de La Seyne-sur-Mer. Un auteur qui a lui aussi raconté avec beaucoup de sensibilité la vie de ses ouvriers qui basculent et tout un monde qui s’écroule.

La famille de Tania est impactée par la grande Histoire et par ses deux évènements à des périodes différentes. Elle va d’ailleurs découvrir quels héritages ses proches ont laissés, lorsque son oncle décide de lui raconter l’histoire de sa famille.

À travers la question de l’immigration italienne, Sophie Boutière-Damahi questionne comment les familles continuent à vivre en exil. Comment chacun compose avec ses origines et surtout comment l’Histoire impacte directement cette famille italienne. L’autrice fait résonner des évènements entre eux avec beaucoup de justesse. La rafle dans l’ancien quartier Saint-Jean en 1943 qui voit tout un quartier détruit et six mille personnes embarqués et la lutte pour la survie des chantiers à La Ciotat en 1987.

Elle restitue avec beaucoup de précision des atmosphères, de La Ciotat à Marseille. On sent qu’une importance toute particulière est apporté aux environnements dans lesquels évoluent ses personnages. Des personnages ambivalents qui retournent parfois leurs vestes face au cours de l’Histoire. Tania découvre tout cela en même temps que le lecteur et comprend qu’elle est issue d’une famille à l’histoire complexe.

L’autrice développe sa fiction dans un environnement qu’elle connait et ça se sent, on est complètement embarqué par son écriture et par les personnages qu’elle campe. La part des vivants est un roman qui m’a marqué, on voit les personnages lutter contre la grande Histoire, être dépassés par cette dernière. On voit une famille qui laisse passer des années avec des non-dits et dans le même temps chacun a ses raisons de continuer à avancer malgré tout. La famille de Tania c’est un peu tout cela à la fois. C’est aussi la condition des femmes à une époque, qui fait écho sur bien des points à aujourd’hui. Lorsqu’elles subissent et n’ont pas leur mot à dire sur les sujets qui intéressent les hommes, lorsqu’elles ne sont pas prises au sérieux lorsqu’il est question de lutte ou d’action.

Le roman donne à voir les mécanismes derrière la montée du fascisme ou encore derrière la construction d’un stigmate pour une population donnée. Passionnant de bout en bout, le roman réussit à composer avec d’un côté, les vies intimistes des membres de la famille de Tania et de l’autre des évènements majeurs qui ont pu frapper de plein fouet cette famille.

Sébastien PALEY

La part des vivants
Un roman de Sophie Boutière-Damahi
Éditeur : Le Bruit du Monde
336 pages – 21 euros
Date de parution : 5 mars 2026

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