Rendez-vous sur l’autre rive de Jay McInerney : Une histoire d‘amour

Quatrième volume de la saga consacrée au couple Calloway, Rendez-vous sur l’autre rive nous permet de retrouver Corinne et Russell, ce couple new yorkais apparu il y a plus de trente ans. Satire d’une époque et chronique d’un amour capable de traverser bien des crises, ce dernier roman est la belle conclusion d’une œuvre essentielle.

Jay-McInerney
© Michael Lionstar

Tout a commencé il y a plus de trente ans, en 1992 pour être exact. Jay McInerney, l’une des grandes révélations littéraires américaines des années 80 (avec notamment son ami Bret Easton Ellis) publie un roman magistral sur une jeune couple new yorkais. Russell et Corinne Calloway font ainsi leur apparition dans Trente ans et des poussières, un livre féroce et drôle, qui croque avec une justesse incroyable les fragilités d’un couple autant que les tourments d’une époque (l’intrigue se déroule en 1987 au moment du krach boursier). Mais Trente et des poussières reste aussi comme l’un des grands romans sur New York. Affirmer que la ville y est le véritable personnage principal du livre est sans doute un poncif mais la capacité de McInerney à raconter cette ville autant que l’histoire de ses personnages est une évidence pour quiconque a lu ces pages qui saisissent l’énergie et les pulsions d’une ville incomparable.

L’écrivain aurait pu en rester là (il a d’ailleurs, dans les années suivantes, publié plusieurs autres très bons livres). Mais la tragédie du 11 septembre l’a convaincu qu’il devait à nouveau écrire sur New York et ses habitants. En 2006 paraît donc La Belle vie, magnifique histoire d’amour extra-conjugale sur les ruines encore fumantes du World Trade Center. Les Jours enfuis (2016) est venu compléter cette série romanesque qui devient donc une tétralogie avec Rendez-vous sur l’autre rive.

Autant préciser tout de suite que ce nouveau roman peut tout à fait être lu indépendamment des précédents. Mais ce serait une erreur de passer à côté de livres de la trempe de Trente ans et des poussières ou La Belle vie, et l’on ne peut que recommander à nos lecteurs de les découvrir au plus vite. Quoi qu’il en soit, Corinne et Russell ont désormais soixante ans. Lui travaille toujours dans l’édition, elle a depuis longtemps quitté Wall Street pour l’humanitaire. Leurs enfants sont devenus de jeunes adultes et tout pourrait aller pour le mieux pour ces chics bourgeois new yorkais capables de citer Fitzgerald ou Raymond Carver, tout en écoutant les Strokes. Mais nous sommes en 2020, l’épidémie de Covid s’apprête à frapper New York et le reste du monde, le premier mandat de Trump touche à sa fin et le nom de George Floyd va bientôt devenir tragiquement célèbre. L’angoisse – ou plutôt les angoisses d’une époque s’immiscent donc dans le quotidien du couple et les Calloway verront leurs problèmes intimes s’entremêler avec l’histoire collective.

L’art de McInerney est intact : à 71 ans, il est toujours aussi habile pour saisir les failles de ses personnages, leurs contradictions, leurs doutes et leurs petites lâchetés. C’est évidemment ce qui les rend si justes et ce qui lui permet, à travers eux, de brosser un tableau précis de notre époque. Du scepticisme de Russell lorsque l’épidémie du Covid apparaît jusqu’aux critiques de Corinne vis-à-vis du féminisme post Me Too, McInerney cherche à embrasser tous les points de vue – y compris les plus contestables ou les moins politiquement corrects. Comme dans les précédents volumes, McInerney réussit à faire de Russell et de Corinne des personnages dans lesquels, à un moment ou à un autre du roman, on peut se reconnaître. Même s’ils évoluent dans un monde qui peut paraître très éloigné du nôtre et, par moments, incroyablement snob ou artificiel, leurs angoisses se révèlent finalement banales ou familières. La peur de la maladie et de la mort, la peur que leurs enfants ne trouvent pas leur part de bonheur… En d’autres termes, les personnages de McInerney sont humains, c’est pour cela qu’on les aime et c’est ce qui rend si touchante cette satire de notre temps.

En effet, Rendez-vous sur l’autre rive contient quelques pages parmi les plus émouvantes de la tétralogie – même s’il ne retrouve pas totalement toute la puissance de La Belle vie (l’un des très grands romans américains de ces trente dernières années). Ce dernier volume consacré à Russell et Corinne est aussi la très belle conclusion d’une histoire d’amour magnifiquement banale, avec ses hauts, ses bas, ses doutes. Mais au final, c’est bien l’amour qui triomphe ici malgré les coups du sort : l’amour d’un homme pour sa femme, d’une épouse pour son mari et, à n’en pas douter, l’amour d’un auteur pour ses personnages.

Grégory Seyer

Rendez-vous sur l’autre rive
Un roman de Jay McInerney
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Decottignies
Editeur : Editions de l’Olivier
336 pages – 23,50 €
Date de parution : le 11 septembre 2026

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