« Mastodonte », Anaïs Pélier : Jurassic Park dans l’Océan Indien

Pour son second roman, Anaïs Pélier nous emmène dans les mers du Sud, sur une petite île balayée par les vents, peuplée d’animaux en voie de disparition et que viennent chasser de riches abrutis. Un Jurassic Park à la française, avec une vraie conscience écologique. Un Jurassic Park qui nous raconte l’extinction des espèces. Michael Crichton revu par Gretha Thunberg.

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© Baptiste PELLETIER

L’île de la Possession, sur laquelle se déroule Mastodonte, est la plus grande des îles de l’archipel Crozet. Un bout de caillou perdu au fin fond de l’océan Indien, au sud — bien au sud, quand même — de Madagascar. Un endroit mythique dont rêvent des centaines, voire des milliers, d’enfants ou d’adultes qui voudraient retrouver la nature, la vraie, sauvage et inamicale. Un caillou qu’ont fréquenté, dans le temps, les chasseurs de phoques et de baleines et, plus récemment, les scientifiques. Il y a d’ailleurs toujours une base qui fonctionne sur l’île.

C’est dans cette base et avec quelques-uns des scientifiques que commence le roman d’Anaïs Pélier. On y trouve en particulier le professeur Benjamin O’Maley, Astrid Berhaya, une doctorante venue finir sa thèse, et Nathan Hoarau, naturaliste et guide de la Réserve naturelle. On mange des pâtes au pesto, on dort dans des duvets humides et moisis, le temps est moche, mais la vie est belle, rude mais belle. Les campagnes de transpondage des éléphants de mer se suivent et se ressemblent. Exaltantes. Jusqu’au moment de l’accident fatidique. Ben meurt écrasé par un éléphant de mer. Astrid est portée disparue et tout le monde la croit morte également. L’île est abandonnée, Nathan s’en va, la mort dans l’âme.

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Nous sommes en 2028. Deux ans plus tard, la France vend ces îles dont on ne fait plus rien à un entrepreneur malin qui décide d’en faire un lieu de chasse pour milliardaires… Quelle (double) bonne idée ! Et comme le coût par tête de pipe est plutôt élevé, on construit de petites maisons douillettes, équipées de tout le confort moderne. On les transporte en bateau et en hélicoptère. On leur prépare des menus aux petits oignons… La chasse peut commencer : ils n’ont plus qu’à presser sur la gâchette ! En 2031, les quatre premiers chasseurs arrivent, guidés par… Nathan Hoarau, qui revient enfin sur l’île. Son rôle est différent : il n’est plus là pour protéger la nature, mais pour aider les chasseurs à tuer autant d’animaux que possible, avec pour but ultime de se faire le dernier pacha, le dernier éléphant de mer mâle !

Les animaux disparaissent ? Les espèces s’éteignent ? Peu importe. Ou plutôt : justement, si. Puisqu’il ne reste plus qu’un seul pacha, autant en faire un trophée. Et des abrutis qui veulent le trophée et peuvent se le payer, on en trouve. Des hommes comme des femmes, d’ailleurs. Les quatre chasseurs sont riches, arrogants, sans morale, avec des passe-temps stupides. Anaïs Pélier charge franchement la barque. Mais la caricature est efficace : on n’a aucun mal à éprouver une profonde antipathie pour ces gens-là. Ils chassent pour tuer. Et ils tuent pour le plaisir. Ils sont répugnants. L’envie de leur faire quelque chose de mauvais m’a très vite pris au ventre…

Mais Anaïs Pélier s’en charge très bien toute seule. On regrette que ça n’arrive pas plus tôt, tant ça nous démange, mais ça arrive : tout ou presque va de travers. C’est un carnage. On tombe dans des ravins, on se tire dessus, on se bat sauvagement, sans oublier, au passage, de massacrer des tas d’animaux qui n’ont pas demandé grand-chose à personne. L’homme est sans pitié. La nature également. Elle ne se laissera pas faire ! Ce n’est pas pour rien que ces îles du bout du bout du monde sont inhabitées. La nature ne veut pas de l’homme, qui ne veut pas le comprendre. C’est la leçon, le message de ce roman d’aventures : l’homme ne possède pas la terre qu’il habite. Les milliardaires ont acheté l’île et tout ce qui vit dessus ? La belle affaire. Ils ne contrôlent rien et ils le paieront. Et cher.

Anaïs Pélier nous raconte une histoire vraiment prenante, qu’on suit jusqu’au bout sans hésiter. Les personnages sont réussis, même si les chasseurs sont réduits à une fonction de repoussoirs. Les situations sont crédibles. Et les paysages superbes ! Tout fonctionne très bien. Anaïs Pélier nous transporte à l’autre bout du monde, nous fait vivre au milieu de ces animaux, dans le vent, le froid et l’humidité. Parce que le vrai personnage du roman, c’est la nature. L’île, les éléments, les animaux. Un décor spectaculaire et un juge sans appel.

Alain Marciano

Mastodonte, Anaïs Pélier
Éditeur : Paulsen
350 pages — 21 €
Parution : 17 Septembre 2026

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