Avec ce premier roman, lauréat du prestigieux Giller Prize 2025 – l’équivalent canadien du prix Goncourt –, Souvankham Thammavongsa nous plonge dans un salon de beauté où, sous le vernis du quotidien, affleure une peinture délicate de l’expérience immigrée. Porté par la voix singulière de son héroïne, le récit dévoile, avec une grande finesse, toute la complexité de ces existences, entre tristesse, résilience et force de vie.

Ning, 42 ans, célibataire sans enfant, se voue à son institut de beauté, quatre employées, cinq fauteuils alignés, quatre tables de travail. Elle vit dans un monde de Susan, prénom qui est écrit sur tous les badges arborés par ses employées qui se ressemblent toutes, mêmes cheveux noirs aux épaules, même tenue noire, même origine asiatique, toujours prêtes à polir, vernir les ongles et conseiller les clients sur la couleur qui ornera leurs mains.
« A me voir comme ça, au pied de leur fauteuil, je ne donne pas l’impression d’être aux commandes. Et pourtant si. Je sais tout, ce qu’on me dit et ce qu’on me tait. Si tu prends le temps d’observer, aucun détail ne t’échappe. Et c’est fou tout ce qu’on peut raconter quand on se croit en face d’une inconnue qu’on ne reverra plus. »

Elles sont aussi une oreille attentive et discrète aux confessions que les clients laissent échapper, dépits amoureux, professionnels, familiaux, qu’elles suivent au fil des rendez-vous. Au départ, on rit beaucoup avec les Susan lorsqu’elles discutent entre elles dans leur langue d’origine sur un ton modulé pour ne pas que les clients comprennent qu’elles se moquent d’eux. Les dialogues sont vifs et mordants, comme quand il est question d’un client régulier joueur de base-ball qui insiste à chaque fois pour avoir une prestation avec «finition» :
« Cette façon d’être persuadé que nous avons envie de lui et que ,nous sommes là pour le servir de toutes les manières possibles, salivantes, la langue pendant, léchant l’air, suppliantes. Je lui en veux de se sentir à ce point en sécurité ici, chez nous. De n’avoir peur de rien. L’idée qu’on pourrait le tuer à mains nues ne lui traverse pas l’esprit. Il se croit parfaitement à l’abri de tout danger, et le truc, c’est qui c’est vrai. Il ne risque rien.
« On devrait l’entraîner dans l’arrière-boutique, je suggère en blaguant. Pour le taillader, vous voyez.»
Le récit se déroule le temps d’une journée d’été. Dans ce roman circadien, l’enjeu réside dans sa capacité à amener le lecteur à voir au-delà des anecdotes du huis-clos de l’institut de beauté, aussi drôles qu’elles soient. Souvankham Thammavongsa y parvient en injectant des éléments du passé de sa narratrice, dévoilé par petites touches, qui la montre hantée par les souvenirs des chemins non empruntés et des occasions manquées. Progressivement, sa carapace de patronne assurée, froide et distante, se fissure pour révéler une autre facette, plus tendre, plus fragile aussi.
Les phrases, courtes et faussement simples, disent beaucoup avec une économie de mots. L’écriture privilégie les non-dits mais laisse un espace permettant au lecteur de reconstruire tout ce qui est sous-jacent. Les émotions sont rarement exprimées directement mais apparaissent à travers un geste, un silence ou un regard qui pourraient sembler banals de prime abord. Ning est une ancienne boxeuse, le sentiment d’insécurité, l’obligation de vigilance et d’autodéfense que son entraîneur mentor lui a inculqués restent omniprésents dans sa tête, profondément ancrés dans ses réactions.
À travers le portrait de ce personnage cabossé, Souvankham Thammavongsa se révèle une observatrice d’une grande finesse de l’expérience immigrée. Sans jamais forcer le trait, elle éclaire les rapports de classe, met au jour les préjugés persistants et pointe les angles morts d’un certain confort occidental. Reste un sentiment d’inachevé au moment de refermer le livre, comme si Ning avait encore beaucoup à nous raconter. Une frustration qui tient peut-être moins à une faiblesse du roman qu’à l’attachement profond que l’on éprouve pour sa singulière héroïne.
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Marie-Laure Kirzy
