Rhythm 0 est l’une des performances les plus marquantes du XXᵉ siècle. Au diapason de l’intensité de ses six heures, Marie Petitcuénot compose un huis clos terrifiant dans lequel des femmes et des hommes abandonnent une part d’eux-mêmes, jusqu’à faire vaciller le vernis de la civilisation.

« Instructions. Il y a 72 objets sur la table, tout le monde peut les utiliser sur moi comme il le désire. Je suis l’objet. Durant ce laps de temps, j’en prends l’entière responsabilité. Durée : 6 heures »
Naples, 1974. Andrea inaugure sa première galerie d’art. Il a fait venir une jeune artiste de vingt-sept ans, Marina Abramović, qui l’avait stupéfié à Belgrade. Le protocole de sa nouvelle performance est simple. Enfermés avec l’artiste dans une salle durant six heures, quarante invités auront carte blanche : un buffet de soixante-douze objets à disposition, (certains ludiques comme une fleur ou une brosse, d’autres menaçants comme des lames de rasoir, un revolver et une balle), une liberté totale d’interagir avec l’artiste qui restera impassible. Ce qui se pourrait se passer sera de la responsabilité intégrale de Marina Abramović.

Rhythm 0 n’a pas été filmé mais un diaporama (Rhythm 0: A Slide Show) de soixante-neuf images constitue la documentation officielle de l’œuvre. Marie Petitcuénot s’en est inspirée pour tenter de rendre compte de l’intensité de cette expérience artistique hors norme. Et elle y est clairement parvenu. Son récit se lit en apnée. Sa qualité d’écriture, phrases tranchantes et précises, quasi pulsatiles, maintient une tension électrique du début à la fin qui attrape à la gorge.
« Très vite, ils seront face à eux-mêmes, face à l’impassibilité et la vulnérabilité. Alors on verra ce qui gronde. Le théâtre de leur nature, de leurs tripes, de leurs pulsions. Je crois qu’on en saura plus, après ça, sur les gens « normaux ». L’art, ce sera ma neutralité absolue confrontée à ce dont est capable l’humanité enfermée, cachée, autorisée. (…) Pendant six heures, elle allait provoquer toute l’humanité.»
Son dispositif littéraire place le lecteur dans la même position que les quarante invités enfermés dans la salle avec Marina Abramović. Ce qui est très fort, c’est que l’autrice parvient à prendre le lecteur dans l’engrenage. Le huis clos devient de plus en plus terrifiant quand inévitablement, la violence s’invite dans la performance. Les points de bascule sont racontés de façon tellement immersives, que lire devient presque une épreuve physique à ces moments-là. Une question, lancinante, finit par s’installer puis obséder : et moi, qu’aurais-je fait ?
Il y a ceux qui hésitent et ceux qui assument, ceux qui agissent seuls et ceux qui agissent en meute, ceux qui sont dans l’action et ceux qui sont hébétés, pétrifiés, ceux qui agressent et ceux qui protègent. Soit l’illustration implacable de la dualité humaine.
Parfois, Marie Petitcuénot a tendance à trop expliquer ce qui se déroule sous nos yeux effarés. C’est lorsqu’elle donne à voir, sans surligner les réactions, c’est lorsqu’elle suggère en laissant des zones d’ombre dans laquelle le lecteur s’infiltre, que le texte est le le plus dérangeant. C’est à ces moments-là que la puissance des intentions de Marina Abramović est le mieux retranscrite : avec son art qui passe par le corps comme lieu d’expérience morale, qui teste les limites de sa résistance physique, de ses forces et de sa conscience, elle entend explorer les tréfonds de l’âme humaine.
« Il ne leur aura fallu que quelques heures pour devenir des assassins. Simplement parce qu’ils le peuvent. »
Marie Petitcuénot rappelle ce que l’art peut provoquer lorsqu’il est poussé à son point de rupture. La violence n’est pas réservée à l’Histoire avec un grand H, aux Nazis ou aux Staliniens. Elle est aussi l’affaire des gens ordinaires. Le texte montre le vernis civilisationnel qui se craquelle dès lors que la permission de faire le pire est accordée. Il révèle le barbare tapi en chacun de nous, sans jamais trancher : cette violence est-elle inhérente à la nature humaine ou surgit-elle lorsque le contexte rend son expression possible ?
« Son visage a l’air étrangement serein. On dirait qu’elle a relevé le menton, son buste redressé, sans la moindre trace de déshonneur. Le sacré d’un visage, inviolable, impossible à saisir, son visage leur échappe à tous. On ne peut pas posséder un visage. Peut-être que la plus grande provocation, ce ne sont ni les couteaux, ni le revolver, ni les lames de rasoir, mais ce visage exposé, dévoilé. Inatteignable, insupportable. Tu ne tueras point. Jusqu’à quand. »
Au terme de ces six heures, ce n’est plus Marina Abramović qui est exposée, mais le lecteur. Le miroir que la performance tend à chacun est inconfortable ; Marie Petitcuénot parvient à en restituer toute la force, en faisant de son lecteur le témoin, puis presque le complice, de ce qui se joue sous ses yeux.
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Marie-Laure Kirzy
