« Si près de la lumière » de Stéphane Keller : le cinéma parisien, sous l’Occupation

Un récit teinté d’amertume, où plane l’ombre de Goebbels, et qui nous ramène aux tout débuts de l’industrie du cinéma français quand on pouvait croiser dans les couloirs des studios parisiens, H-G. Clouzot, Suzy Delair, Simone Signoret, Gabin…

Stéphane Keller
© éditions du Toucan

Stéphane Keller, c’est cet écrivain-scénariste qui trace sa route avec constance : des romans, polars ou thrillers, toujours très ancrés dans l’Histoire, celle avec un grand « H ». Il nous a permis de revisiter (entre autres) la Guerre d’Algérie avec Telstar, le coup d’état au Chili en 73 avec Moneda, et même l’assassinat de Kennedy avec Rouge parallèle. Des bouquins qui entremêlent petite et grande histoires pour éclairer une période au cours de laquelle les états se montraient capables des pires compromissions pour maintenir leur pouvoir et leur emprise sur d’autres peuples, nations et colonies. Avec Si près de la lumière, il remonte un peu plus loin dans le temps, en 1943 au temps de l’occupation … et de la collaboration, période décidément très en vogue cette année.
[…] — Le public n’attend que cela, notre collaboration.
— Ce mot est décidément très à la mode, il est vrai. »

Si près de la lumière1943 dans Paris occupé, entre les studios de cinéma de la Continental Films et ceux de Pathé, rue Francœur. À l’époque, la Continental était une officine culturelle servant le pouvoir nazi et notamment la propagande de Goebbels, mais ce sera également la pépinière du futur cinéma français. Les studios produisirent en 1943 Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot, et plus tard, deviendront l’UGC.

Le soir du réveillon du jour de l’an 1943, une très belle jeune femme est retrouvée assassinée à proximité des studios de cinéma de Boulogne-Billancourt. Une « jeune femme a été tuée le soir du 31 décembre de sept coups de baïonnette. Elle s’appelait Valentine Ballard, de son nom de comédienne ». Et c’est le jeune inspecteur Bordier, au passé peu ordinaire, à la rancune tenace et féroce, qui est chargé de l’affaire.
[…] « De quel crime était-il question au juste ? Mais si, vous savez bien, cette pauvre fille tuée dans ce terrain vague, le soir de la Saint-Sylvestre… »

Au fil de l’enquête nous allons croiser différentes personnalités du monde artistique comme l’ambigu et francophile Alfred Greven qui dirigeait les studios sous les ordres de Joseph Goebbels ou encore Robert Le Vigan, Simone Signoret, Céline, Suzy Delair, Jules Berry, … les célébrités ne manqueront pas mais dans cette période troublée, rares sont celles ayant eu une conduite exemplaire. Les portraits de Clouzot et de Berry sont particulièrement acides, comme gravés à l’eau-forte. Mais bientôt la baïonnette frappe encore.
[…] Deux filles tuées, certainement par le même assassin, avec peut-être la même arme, cela allait faire la une des quotidiens dès demain. Toute la presse s’y mettrait dans la semaine. Il fallait aller plus vite qu’elle.
[…] Deux apprenties vedettes trucidées par un maniaque ou un pseudo-résistant, c’était censé passionner les foules.

On aime bien les coïncidences ou les hasards littéraires et on croise à nouveau la route de la famille Luchaire, après le film récent de Xavier Giannoli, après le dernier roman de Romain Slocombe : Un été de trahison (août 2026) et celui de Gabriel Katz : L’assassin de Pigalle (avril 2026). Décidément les Luchaire n’ont plus le beau rôle (ici il s’agit surtout de la fille Corinne puisqu’il est question de cinéma) et incarnent aujourd’hui les collabos de l’époque.
[…] Corinne Luchaire. La belle Corinne, la jeune première du cinéma français d’avant-guerre, mais surtout la fille de Jean, le grand patron de la presse collabo, l’ami personnel d’Otto Abetz, ambassadeur du Reich.

C’est un roman d’atmosphère, d’époque, le climat trouble des années d’occupation. Le ton est chargé d’amertume avec « la guerre qui s’éternise, l’Occupation qui dure, ça finit par ne plus être drôle du tout ». C’était un temps où « la soupe se faisait rare et il n’y avait pas de cuillère pour tout le monde ». Une période qui poussait les jeunes femmes qui voulaient briller un peu, à s’approcher un peu trop près de la lumière.
[…] C’était la triste réalité de ce métier, seules les filles faciles réussissaient. Valentine Ballard était de celles-là. Ce n’est pas parce qu’elle était morte qu’il fallait l’idéaliser.

Même si l’on comprend bien que l’époque n’était guère propice aux réjouissances, il faut avouer que ce ton amer, désabusé, un peu aigri, finit par plomber l’ambiance, d’autant qu’aucun des personnages n’est vraiment sympathique et qu’il est bien difficile de s’attacher à l’un ou l’autre. Même le flic Bordier cache une bonne part d’ombre, lui qui « n’avait de comptes à rendre qu’à lui-même ».
[…] Pas au niveau, mauvais flic, trop indépendant, timoré, le genre d’enquêteur à œillères, sans méthode aucune, sans instinct. Voilà le portrait qu’on faisait de lui. Voilà ce que pensait son chef. Et tout cela était probable. Bordier avait présumé de ses capacités. Il lui manquait l’étincelle qui fait le flic d’exception, ce qu’il avait rêvé d’être.

Fort heureusement il y a ce petit twist à la fin d’une intrigue qui nous a bien caché un « assassin tellement différent des autres ». Et, cerise sur le pompon, il y a ce joli clin d’œil avec le nom de la compagne que fréquente Bordier au début du récit : elle s’appelle Martine. Oui, mais Martine comment ?!

Bruno Ménétrier

Si près de la lumière
Roman de Stéphane Keller
Éditeur : éditions du Toucan
328 pages – 17,90 €
Date de parution : 16 septembre 2026

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