La poudre aux yeux nous montre une fois de plus combien Matthieu Malon est un musicien, compositeur, parolier au talent incroyable. Un sorcier qui transforme la tristesse et la mélancolie en or. Autour d’un single extraordinaire, une collection de morceaux plus impeccablement pops les uns que les autres. Une réussite totale.

Matthieu Malon fait partie de ces musiciens dont on parle peu et qu’on devrait choyer davantage (avant qu’il ne décide de passer à autre chose) ! Chacun de ses albums — en son nom ou sous le pseudo de Laudanum — est une mine : des chansons parfaitement ciselées, d’une profondeur et d’une richesse incroyables. Surtout, ne le croyez pas quand il chante sur le premier morceau de cet album : « La poudre aux yeux, c’est ce que je sais faire de mieux ». Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas parce qu’il éprouve une certaine lassitude qu’il ne faut pas l’accompagner dans cette souffrance, dans cette mélancolie qui habite l’album.
Certains supportent leur tristesse avec l’élégance de la solitude, un verre ou une cigarette à la main, dans un fauteuil en cuir pendant que la pluie tombe et ruisselle sur les fenêtres. Matthieu Malon, non. Chez lui, on souffre place de la Réunion, devant un répondeur, avec des piliers de comptoir qui font semblant d’écouter, des flics, des flash-ball et un container qui crame. Et c’est beaucoup mieux comme ça. Car derrière les jeux de mots, les expressions prises au pied de la lettre, les rimes parfois volontairement énormes et cette manière très Malon de désamorcer une émotion juste au moment où elle pourrait devenir trop belle, il se passe quelque chose d’assez triste dans ces chansons. Quelque chose disparaît. Tout le temps.

Malon écrit beaucoup sur l’absence, mais peut-être encore davantage sur ce moment bizarre où l’absence devient un souvenir : quand on continue à parler à quelqu’un qui n’est plus là, à chercher quelqu’un qu’on ne retrouvera probablement pas, à regarder quelqu’un qui ne vous voit plus. Jusqu’à devenir soi-même Invisible. Il y a d’ailleurs quelque chose de très visuel dans tout le disque : voir, être vu, perdre quelqu’un de vue, suivre des traces, croiser un regard, être une cible, jeter de la poudre aux yeux. Comme si l’amour consistait d’abord à regarder et sa disparition à sortir progressivement du champ. Ce pourrait être atrocement sentimental. Ça ne l’est presque jamais parce que Matthieu Malon laisse constamment entrer le réel par une porte latérale : une mauvaise blague, un détail parisien, une expression idiote, un « t’as vraiment des goûts de chiotte ». Et c’est justement là que ça touche. Les grandes douleurs, après tout, n’arrivent pas dans des décors prévus pour elles. Elles arrivent au bistrot, dans la rue, un matin de manif ou sur une terrasse du vingtième arrondissement. Comme ça. Du jour au lendemain.
Mais n’oublions pas que Matthieu Malon est un sacré compositeur. Les musiques qu’il a composées pour aller avec ces textes mélancoliques à souhait sont superbes. Et elles se combinent parfaitement avec les paroles. La plupart accompagnent les textes, leur font un écrin noir et velouté. Hors-jeu avance pesamment avec les mots, sur un rythme martelé, des voix fantômes dans le fond, ce qui pourrait être des sirènes menaçantes qui forment un cadre noir pour des paroles elles-mêmes sombres. Le Sablier, lui, décompte le temps. La rythmique et la mélodie semblent compter les secondes, « inexorablement », jusqu’aux guitares qui surgissent vers la fin comme pour annoncer que le temps est presque écoulé. Là encore, une atmosphère noire que décrivent aussi bien les mots que les instruments.
Acide va encore plus loin. C’est un morceau presque macabre. « Quatre ans que je n’ai pas de nouvelles de toi », « Quatre ans que je n’ai pas entendu ton rire / Il s’est perdu au fond de moi » : les mots sont déclamés sur ce qui ressemble à une marche funèbre revisitée, une musique elle-même acide, qui semble parfois volontairement sonner faux et rend parfaitement le malaise qu’évoquent les paroles. Ici, musique et texte ne se contentent plus de raconter la même chose : ils produisent le même inconfort.
La manif est peut-être encore plus représentative de cette symbiose, avec ses larsens et ses voix en arrière-plan qui racontent une manifestation pendant que la voix principale parle d’une rencontre improbable sur fond de revendication politique. Tout est bruyant, confus, agité autour de lui et pourtant, au milieu de tout ça, le narrateur est « étonnamment calme ». Rien ne va. On s’en fout, ton sourire était éclatant et tu m’as regardé. Puis la foule l’engloutit. Quelques minutes et c’est fini. Une disparition de plus.
Du jour au lendemain est très belle aussi, Une terrasse, place de la Réunion, un chemisier blanc, une rupture. « Je n’ai jamais été aussi mal que quand j’étais avec toi ». Que dire de plus ? Le chanter… une sorte de musique « d’ambiance@ » (au bon sens du terme), qui sonne presque comme un morceau des Doors, guitares en arpèges, claviers acidulés et solo pour terminer : « Pourquoi l’amour n’est plus là/Du jour au lendemain ».
Et puis il y a quelques morceaux, comme La Sirène et La Rivière, le single, qui sont des sortes d’exceptions: la musique refuse de s’apitoyer sur une absence ou un souvenir ; elle avance, au contraire, avec une pulsation assez vive, une évidence pop ou rock désarmante. La Sirène est une excellente chanson, mais je crois qu’il faut mettre La Rivière à part (l’écouter en boucle m’en a convaincu). Un amour adolescent, des étés à la campagne, deux corps nus dans une rivière, une fille perdue de vue et cette phrase terrible dans sa simplicité : « C’est sûr j’y penserai jusqu’à ma mort ». Un arpège de guitare parfait, qui coule comme cette rivière froide dans laquelle se baignent les deux adolescents, pendant que la chanson avance sans jamais pouvoir revenir en arrière. Dans Le Sablier, le temps tombe, grain après grain ; dans La rivière, il coule. Dans les deux cas, impossible de l’arrêter. Et évidemment, on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière : celle-là continue de couler, les deux adolescents ont vieilli, mais le souvenir, lui, est resté exactement au même endroit. En écoutant La Rivière, on a 15 ans et on est amoureux, et on comprend que Matthieu Malon y pense encore. On aurait envie de revivre ce moment indéfiniment.
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Alain Marciano
