Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Temple of Low Men de Crowded House, le deuxième album du groupe qui, après le succès de Don’t Dream It’s Over, a confirmé le talent de Neil Finn et en a fait un excellent ambassadeur du rock des antipodes.

Il était vraiment incontournable, celui-là. Certes, ce n’est pas le genre d’album que vous vous attendez à trouver dans un tel classement, mais en ce qui me concerne, c’est l’un de ceux qui étaient indispensables dans cette sélection. Le critère est simple : c’est l’un des disques des années 80 que j’ai le plus régulièrement écoutés depuis sa sortie, l’un de ces disques « doudous » auxquels on revient quand le moral flanche. Et pourtant, impossible de me rappeler ce qui m’a attiré dans un premier temps. À un âge où les achats de CD étaient rares, celui de Temple of Low Men était probablement dû à une bonne critique dans Best ou Rock & Folk ; l’investissement s’est en tout cas révélé très rentable. Bizarrement, ce n’est que plus tard que j’ai découvert que Crowded House avait été responsable quelques années plus tôt du slow qui tue, un titre qui n’avait pas vraiment eu de succès en France mais était devenu un tube énorme en Amérique du Nord, ce fantastique Don’t Dream It’s Over qui, encore aujourd’hui, prouve le talent de Neil Finn. C’est un vrai miracle, la ballade pop ultime, comme peut l’être Angie, avec une mélodie et un refrain qui lui permettent de traverser les décennies sans aucune difficulté.

Crowded House s’est formé en 1985 autour du chanteur et compositeur néo-zélandais Neil Finn, ex-membre de Split Enz, au chant, à la guitare et à la composition principale. Nick Seymour est à la basse et Paul Hester à la batterie. Les deux comparses sont australiens et le groupe s’est formé à Melbourne, mais son identité musicale est bien entendu marquée par l’héritage pop néo-zélandais de son leader et de Split Enz, dont Finn avait signé le tube I Got You. Ce groupe néo-zélandais, formé au début des années 70 et d’abord engagé dans un art-rock théâtral, n’a jamais vraiment rencontré le même succès en Europe qu’en Océanie. L’arrivée du cadet des frères Finn à la fin des années 70 a progressivement déplacé sa musique vers une pop new wave plus directe, où il a pu fourbir ses armes de compositeur.
Au moment de la création de Crowded House, il est donc prêt. Le premier album du groupe a été accueilli discrètement dans un premier temps, mais le succès massif de Don’t Dream It’s Over lui a permis de décoller.
L’un des artisans principaux de ce succès est bien entendu le producteur Mitchell Froom, véritable quatrième membre du groupe. Son rôle est essentiel pour façonner l’identité sonore de Crowded House : il évite de surcharger les chansons et préfère travailler les ambiances plutôt que d’être dans la surenchère. À une époque où sévissent les productions massives de Mutt Lange pour The Cars ou Def Leppard, mais aussi les signatures très reconnaissables de Steve Lillywhite ou Trevor Horn, la différence s’entend et ne peut être qu’appréciée par les amateurs de pop subtile. Sa carrière comprendra d’ailleurs nombre de réussites indiscutables, avec Suzanne Vega ou surtout American Music Club, dont il a produit le meilleur album, Mercury.
Il est donc naturellement aux manettes du deuxième album du groupe, alors que Neil Finn doit composer avec la pression classique du disque chargé de confirmer un succès naissant. L’album est enregistré avec Mitchell Froom entre Melbourne et les Sunset Sound Studios de Los Angeles, à la fin de l’année 1987, avant de sortir le 5 juillet 1988 sur Capitol Records.
Et d’entrée, c’est l’émerveillement avec l’une des plus belles chansons de Neil Finn, I Feel Possessed, chanson d’amour sur fond d’attirance et d’obsession (« I feel possessed when you come round »). On ressent une forme de tension, mais la mélodie et la voix de Finn emportent tout. Les arrangements sont typiques du travail de Froom, tout en élégance ; le mid-tempo est contrôlé par Paul Hester, les claviers sont présents sans être envahissants. C’est l’introduction idéale à l’album, qui témoigne de la force du groupe sans encore dévoiler toutes ses capacités.
Kill Eye est nettement moins aimable : plus agressive et nerveuse, elle a une forme d’abrasivité sèche qui n’apparaissait pas sur le morceau d’ouverture. Pour autant, si l’on sent que Neil Finn n’entend pas se cantonner à une évidence pop, et essaie de nous dire qu’il est capable d’autre chose, il ne sacrifie pas sa capacité mélodique. Tout cela fait un titre un peu étrange, le genre que l’on ne zappe pas mais dont on attend malgré tout un peu la fin. Et de fait, tout en contraste, les cordes de Into Temptation sont à pleurer : “You opened up your door / I couldn’t believe my luck / you in your new blue dress / taking away my breath” (Tu as ouvert ta porte / je n’en revenais pas de ma chance / toi, dans ta nouvelle robe bleue / à m’en couper le souffle). Neil Finn nous gratifie de l’une de ses plus belles compositions, d’une douceur folle. Neil Finn a naturellement été interrogé sur la genèse de cette splendeur ; la chanson serait née après une nuit dans un motel en Nouvelle-Zélande, où il entend une rencontre dans la chambre voisine, et il a décrit le morceau comme le moment le plus intime qu’il ait jamais enregistré, « comme un murmure à quelques centimètres de l’oreille ». En effet, le dépouillement et la retenue de son chant, la place de ces cordes et l’évident côté cinématographique du titre en font l’un des sommets du disque et de la discographie de Crowded House.
L’une des grandes forces de Froom est de savoir faire sonner une batterie, et Hester se fait encore remarquer dans Mansion In The Slums. Tout en décontraction et en groove, il donne au morceau son élan un peu bancal, nerveux, presque sautillant. Là où Into Temptation reposait sur la suspension et la retenue, Mansion In The Slums repart sur une dynamique plus physique : Hester ne joue pas gros et n’essaie pas de ressembler à Phil Collins, il empêche la chanson de s’installer dans une simple pop mid-tempo. Et qu’est-ce qu’il est bien enregistré, donc !
When You Come est peut-être moins séduisante au premier abord, mais c’est celle que j’ai appris à apprécier au fil des années. L’évidence mélodique est moins forte, mais la construction est ambitieuse et l’intensité monte progressivement. Il n’en reste pas moins qu’elle touche moins et qu’elle est loin de la grâce d’Into Temptation.

Grosse injustice : pourquoi Never Be The Same, qui ouvre la face B, n’a-t-elle pas été un succès massif ? Comment Capitol a-t-il pu ne pas l’imposer ? C’est la question que je me pose en la réécoutant : refrain clair, ligne de chant accrocheuse, immédiateté de tous les instants, mélancolie discrète… Dès l’intro, avec ces claviers carillonnants, le côté tubesque est pourtant évident. Bon, j’arrête là, mais c’est très énervant. Love This Life est également excellente. Derrière la douceur de la musique, et tout en reconnaissant aimer plutôt la vie qu’il mène — « Love this life / Don’t wait ’til the next one comes » —, Finn laisse affleurer une idée d’enfermement intérieur. Ces paroles un peu amères derrière une musique lumineuse sont caractéristiques de Crowded House.
L’intérêt de Sister Madly est de remettre un peu de nerf : c’est l’un des titres les plus énergiques du disque, et il est surtout à noter du fait de la présence de Richard Thompson à la guitare, en invité d’honneur. Les univers de Crowded House et de l’ex-guitariste de Fairport Convention sont assez éloignés, les solos de guitare ne sont pas légion chez les Néo-Zélandais, et on peut se poser la question de ce qui les a réunis. C’est pourtant simple : Thompson, artiste de Capitol Records également, était en train d’enregistrer à ce moment-là ce qui allait devenir Amnesia. Et qui en est le producteur ? Mitchell Froom, bien sûr.
In The Lowlands bénéficie des mêmes arrangements en retenue que le reste du disque, avec ses guitares discrètes, et c’est l’apothéose avec Better Be Home Soon, ballade presque folk, qui partage avec les compositions de Paul McCartney une limpidité sidérante et une simplicité mélodique totale. Elle est à la ballade ce qu’est le riff d’Highway To Hell au hard rock : quelque chose de fabuleux, mais qui, en même temps, fait chacun d’entre nous se sentir capable d’être compositeur. Neil Finn a toujours laissé le sens des paroles relativement ouvert : c’est donc surtout sa simplicité qui lui donne son côté universel. Sorti en premier single, Better Be Home Soon, de façon étonnante, ne reproduira pas l’explosion internationale de Don’t Dream It’s Over, mais il deviendra l’un des titres emblématiques de Crowded House, particulièrement en Australie et en Nouvelle-Zélande. La France restera plus hermétique.
Au final, si on les compare avec leurs compatriotes, Crowded House occupe une place paradoxale : moins culte que The Chills ou The Clean pour les amateurs d’indie néo-zélandaise, mais beaucoup plus populaire mondialement. Visage le plus célèbre de cette scène, Neil Finn a fait de Crowded House l’incarnation la plus universelle de cette tradition pop, adulte et sophistiquée.
Par la suite, le groupe a sorti d’autres albums remarquables, qui ont juste pour moi le défaut d’être arrivés après, mais que certains préfèrent : Woodface et Together Alone sont ainsi également à recommander. Certains d’entre vous ont peut-être vu Neil Finn en concert puisqu’il a rejoint, à la surprise générale, les rangs de Fleetwood Mac avec Mike Campbell, après l’exclusion de Lindsey Buckingham en 2018, pour une tournée mondiale. Le rapprochement n’est pas si incongru, finalement, Fleetwood Mac étant également capable de faire passer des fêlures intimes sous le vernis de mélodies universelles. C’est surtout la reconnaissance d’un talent immense dont ce Temple of Low Men n’est qu’un exemple.
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Laurent Fegly
