La Graine et le mulet

aff film_2.jpgAssommés, groggy, essorés mais heureux et fiers : les états paradoxaux du spectateur à  l’issue de la projection du troisième film de Abdellatif Kechiche, attendu avec une réelle impatience depuis l’Esquive en 2005 dont l’intelligence du propos associée à  un traitement original avait reçu tant l’estime de la critique que le succès public. Des appréciations méritées que La Graine et le mulet pourrait bien à  son tour recevoir tant le cinéaste niçois y confirme sa direction exceptionnelle d’acteurs, la fabrication lente et minutieuse d’un cinéma exigeant qui continue à  interroger la difficulté de trouver sa place dans la société.

Ce que Slimane, immigré de la première génération – à  qui le film rend aussi hommage – père vieillissant, travaillant au chantier naval de Sète doit forcément éprouver le jour où son chef le convoque pour lui imposer une réduction d’horaires et lui signifier par la même occasion que son âge et sa lenteur ne sont plus vraiment compatibles avec les exigences du métier. Sans emploi, vivant seul dans une chambre d’hôtel depuis qu’il est séparé de sa femme, tentant de maintenir des relations rapprochées et tendres avec ses enfants, mal à  l’aise dans son rapport avec sa maîtresse qui est aussi la tenancière de l’hôtel, Slimane traverse une période difficile de sa vie tout en éprouvant un sentiment d’inutilité. Pour pallier cette impression d’échec et pour laisser un témoignage de son passage, sinon quelque chose de concret à  ses enfants, Slimane se lance corps et âme dans la création d’un restaurant familial sur un vieux rafiot ancré au port qu’il entreprend de rénover en compagnie de ses fils et de Rym, la fille de sa maîtresse, malgré les tracasseries administratives.
Le projet de Slimane, autour duquel la famille va se ressouder, lui permet de redonner un sens à  sa vie et, convaincu de sa pertinence, il organise une fête d’inauguration sur le bateau rénové où toutes les huiles de la ville pourront assister à  son succès et reconnaître sa persévérance.

Ainsi raconté, La Graine et le mulet – qui renvoie directement à  un conte que Kechiche découvrit jeune enfant – aurait tout de la belle histoire : le parcours d’un homme courageux et volontaire qui affronte les obstacles et se bat. Bien sûr, Slimane est d’abord cela mais le réalisateur de La Faute à  Voltaire est tout sauf un banal chroniqueur, un raconteur d’histoires linéaires avec happy end.
Si La Graine et le mulet constitue aujourd’hui le plus grand film français de l’année qui s’achève et place son auteur au sein de la catégorie des grands, c’est aussi et avant tout parce qu’il est traversé de bout en bout par une transe et une fièvre qui vous saisissent dès le début, ne vous quittent jamais et au contraire se régénèrent avec sa progression. Avant que Slimane et Rym entament leurs démarches kafkaîennes auprès de la banque et des autorités portuaires, on assiste à  une des scènes les plus fortes du film : le repas dominical de Souad, la première femme de Slimane, et de tout ses enfants et petits-enfants. La scène est longue : autour de vingt minutes et elle vous plonge au milieu de cette grande tablée sans reprendre souffle dans une succession de rires et de cris. Ce n’est pas ici de la virtuosité mais le travail de l’écriture précise et ciselée de dialogues qui ne doivent rien à  l’improvisation, le temps de la répétition, les rapports de confiance et de dévouement qui s’instaurent entre Kechiche et ses comédiens, la plupart non-professionnels, la quête d’un accomplissement qui consiste à  trouver dans leur jeu le degré de vérité le plus fort. Cette complicité obtenue grâce à  un casting rigoureux – des acteurs comme des techniciens – à  la part laissée aux répétitions qui vont jusqu’à  travailler sur des textes hors du film rejaillit sur l’écran où Abdellatif Kechiche creuse son sillon en prônant la nécessité des échanges (rires, larmes ou cris) qui font circuler la vie. Ainsi que l’Esquive l’illustrait déjà , aidé en cela par la pièce de Marivaux, La Graine et le mulet prolonge la tradition orale de la langue – vecteur essentiel du partage – en laissant entrevoir le même plaisir gourmand des mots.

Une gourmandise des mots qui se double ici de celle des aliments, plus précisément du couscous dont la graine (de semoule) et le mulet (c’est ici un poisson) sont deux ingrédients de base. Un couscous de poisson qui devient aussi l’enjeu du film : celui autour duquel on se retrouve en famille, celui que Souad fait porter à  Slimane comme un lien ténu mais réel entre eux deux et celui qu’elle préparera en grande quantité pour la fête de Slimane, celui enfin qui déclenchera une suite d’évènements.
Dans son ancrage social et la place de choix qu’il réserve aux gens modestes, le cinéma de Kechiche est un très fidèle héritier de celui de Pialat qui fait exister la même violence verbale comme expression du malheur : la scène où Julia, la belle-fille d’origine russe de Slimane et épouse de Majid, montre son désarroi à  ne pas être acceptée par la famille. Une fois encore, la logorrhée et la litanie constituent les figures référentielles du cinéma de Kechiche qui n’est jamais aussi à  l’aise que dans les scènes de groupes : le repas longuement évoqué, la fête finale qui elle tisse en creux et sans démonstration un certain état de la société française : raciste, mesquine et repliée égoîstement sur ses petits intérêts.

Cinéma charnel et hypnotique qui fait osciller le jeu de ses acteurs entre banalité et singularité, La Graine et le mulet est habité d’une force de vie incroyable qui dresse des ponts entre générations, mais également entre hommes et femmes. Car ce sont bien celles-ci, jeunes ou moins jeunes, qui dominent largement le film par leur extravagance, leur flamboyance et leur vitalité. Cinéma profondément humain et intègre qui honore tout simplement celui qui le met en branle, celui qui le regarde et de manière plus générale l’art auquel il appartient. Vainqueur 2007 haut la main.

Patrick Braganti

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La Graine et le mulet
Film français de Abdellatif Kechiche
Genre : Drame
Durée : 2h31
Sortie : 12 Décembre 2007
Avec Habib Boufares, Hafsia Herzi, Faridah Benkhetache, Abdelhamid Aktouche

 

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