En suivant des douaniers britanniques propulsés au cœur d’un réseau international d’héroïne dans l’Angleterre des années Thatcher, Legends double son thriller réaliste par une vertigineuse réflexion sur la disparition de soi dans le rôle que l’on joue.

Nous avons, comme la plupart des téléspectateurs français, découvert ce qu’était la « légende » d’un agent infiltré au sein d’une organisation « ennemie », sur laquelle il devait collecter des informations pour permettre de la détruire, en regardant l’excellent Bureau des Légendes. Nous ne sommes donc pas dépaysés de retrouver ce même concept dans la nouvelle mini-série venue du Royaume-Uni, racontant l’infiltration d’un réseau de trafiquants turcs, important de l’héroïne à Londres et à Liverpool par des… douaniers !

Moins glamour que nos « agents secrets » français, quelques fonctionnaires des « HM Customs » sont recrutés par un vieil espion fatigué (Steve Coogan dans ce qui est peut-être le meilleur rôle de sa carrière…) pour mettre en pratique – mais sans budget, sans moyens techniques, sans soutien de leur hiérarchie, ou presque – la politique de « War on drugs » décrétée par Thatcher qui veut absolument noyer le poisson et se maintenir au pouvoir dans un environnement politique hostile. Oui, nous sommes au tout début des années 90, ce qui signifie, entre autres, pas d’internet ni de téléphones portables ! Legends va nous faire suivre de manière très réaliste – la plupart du temps, même si quelques facilités spectaculaires « à la Netflix » apparaissent de temps en temps – leur trajectoire, depuis leur sélection, jusqu’au terme de leur périlleuse mission.
On voit bien, dès le début, le projet de Neil Forsyth, à partir de « faits réels » que le générique nous dit n’avoir encore jamais été « révélés » au public : retirer toute « noblesse romantique » à l’infiltration, en remplaçant des « agents d’élite surentraînés » par des employés administratifs, des douaniers anonymes, des gens presque interchangeables que l’État envoie – psychologiquement et physiquement – au casse-pipe, sans aucun état d’âme. Legends est donc une série typiquement britannique, qui cherche, comme le cinéma « social » dont les cinéastes du pays sont férus, à montrer le courage, la résilience, et une certaine noblesse chez des gens ordinaires, dans un état d’esprit d’improvisation permanente.
Cet aspect « social » se double d’une vision politique de l’état de la Grande-Bretagne sous Thatcher : Legends est aussi, au-delà du suspense remarquable que le scénario maintient sans faiblesse tout au long des six heures de la mini-série, le portrait d’un pays malade : Liverpool et Manchester ressemblent à des villes délabrées, où une jeunesse détruite consomme déjà de plus en plus de drogues dures, tandis que le système politique et les institutions paniquent, et que les trafics internationaux montent en puissance (les quelques kilos d’héroïne circulant sur le marché deviennent des tonnes !). L’héritage social du thatchérisme et la désindustrialisation massive plongent une large partie de la population dans la détresse, alors qu’en parallèle la criminalisation se mondialise. No fun !
Mais, au-delà de ce triple aspect thriller / social / politique, Legends réussit quelque chose que le Bureau des Légendes n’avait pas su (ou pas voulu) faire, c’est-à-dire rendre « tangible » – et psychologiquement douloureux – le dédoublement de personnalité imposé par l’infiltration. C’est quelque chose, il faut le reconnaître, que Mike Newell (un réalisateur britannique, d’ailleurs) avait déjà bien fait dans son Donnie Brasco, mais que Legends porte encore un cran plus loin. C’est le formidable Tom Burke, sans doute l’un des grands acteurs sous-utilisés par le cinéma contemporain, qui porte le « double rôle » du douanier intègre et du transporteur mafieux, et qui lutte en permanence contre la contamination psychique inévitable entre ses deux personnalités. Le sérieux avec lequel ce conflit dissociatif est traité par la série est remarquable, et contribue à distinguer encore plus Legends du tout-venant des thrillers Netflix. Ce qu’il y a de passionnant ici, c’est précisément cette idée que le personnage infiltré finit par devenir acteur de lui-même en permanence. Il ne « joue » plus un rôle : il habite une fiction, à laquelle il prend d’ailleurs de plus en plus de « plaisir », ce qui finit par dissoudre le noyau stable de son identité.
Le trouble que génère Legends, et qui accentue notre satisfaction d’assister à un thriller tendu, efficace, parfaitement écrit et interprété, vient de la réalisation que le pire, ce n’est plus seulement le danger d’être découvert, mais le risque de ne plus savoir qui reviendra, vivant, chez lui, quand la mission sera terminée.
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Eric Debarnot
