Avec Half man, Richard Gadd signe sa deuxième série qui s’impose comme une œuvre exigeante, pas aimable, mais en tout point passionnante sur la violence masculine, la difficulté d’aimer et l’héritage empoisonné des traumatismes passés.

On l’attendait, le retour de Richard Gadd après le choc Mon petit renne en 2024. Avec Half man, Gadd signe sa deuxième série qui, sous ses airs de drame psychologique centré sur une (nouvelle) relation destructrice, se révèle être une réflexion sur la violence masculine, la difficulté d’aimer et l’héritage empoisonné des traumatismes passés. Dès le premier épisode, Half man plonge le spectateur dans les méandres d’un lien fraternel où chaos, tragédie familiale et dépendance affective se confondent jusqu’à devenir indissociables. Ce qui frappe avant tout, c’est la manière dont la série refusera toute lecture simpliste de la toxicité relationnelle. Aucun protagoniste n’est réduit à un rôle de victime (si l’on excepte celui d’Alby) ou de bourreau, et tous agissent à partir (à cause) de leurs propres failles et de leurs propres peurs.

Le rapport complexe entre deux faux frères, Niall et Ruben (leurs mères sont en couple), constitue évidemment le cœur de la série. Rapport marqué par une attirance latente et l’incapacité à communiquer « normalement ». Les deux jeunes hommes ne cherchent pas seulement à être compris et à pouvoir aimer (la série a, comme point de départ, le mariage de Niall), ils tentent de surmonter leurs douleurs l’un à travers l’autre. Mais cette quête de guérison se transforme souvent en piège, et l’amour fraternel de devenir, sur plusieurs décennies, un champ de bataille où chacun projettera ses attentes et ses irrésolutions (la longue scène dans la chambre d’hôpital, à la fin de l’épisode 4, est un face à face d’une puissance et d’une tension incroyables). Et sur les champs de bataille, il y a rarement des survivants…
Half man ausculte également la représentation de la violence masculine. Cette violence n’y est pas seulement physique (Ruben) ou plus intériorisée (Niall), elle est aussi émotionnelle, silencieuse. Elle naît de l’incapacité à exprimer sa vulnérabilité et à dépasser la honte accumulée au fil des années (en particulier pour Niall vis-à-vis de son homosexualité). Ruben apparaît comme un homme incapable de transformer ses souffrances d’enfance (la figure des pères est, ici, totalement absente, et pire encore en ce qui concerne Ruben) autrement qu’en colère ou en autodestruction. Cette exploration d’une masculinité en vrac (si Ruben personnifie une sorte de masculinité « décuplée », il en incarne également sa part contrariée de par, apprendra-t-on, sa stérilité) rappelle combien les injonctions sociales peuvent devenir néfastes lorsqu’elles empêchent les individus de reconnaître leurs émotions. Half man ne cherchera pas à excuser ses personnages, mais s’efforce de les comprendre sans minimiser les conséquences de leurs actes.
Chaque épisode dévoilera les fragments d’histoires personnelles marquées par les négligences, les humiliations et les abus. À l’instar de Mon petit renne, Half man sonde les impacts psychologiques de la dépendance et du manque poussés jusqu’à l’obsession (que ce soit celle de Martha pour Donny comme celle de Niall pour Ruben, ou celle de Ruben pour Niall). Les deux séries interrogent la difficulté à établir des relations saines lorsque l’on porte en soi des fêlures profondes, montrant ainsi des personnages imparfaits et refusant les récits de rédemption facile, des conclusions artificiellement optimistes (le grognement final de Ruben, terrible). Leurs protagonistes avancent difficilement, trébuchent, régressent parfois, mais c’est précisément cette faiblesse qui les rend humains (après tout).
Half man s’impose comme une œuvre exigeante, pas aimable, mais en tout point passionnante. Son rythme lent permet une immersion progressive dans les états émotionnels de ses personnages. Le spectateur n’est pas seulement témoin de leur détresse, il est invité à en ressentir la nature et les ramifications, et pourquoi elles peuvent influencer leurs comportements sociaux, leur perception de soi et même leur (in)capacité à imaginer un avenir différent. En abordant avec intelligence les thèmes de la relation toxique, de la violence masculine et du trouble des sentiments, Gadd livre une série qui observe avec lucidité et empathie les mécanismes transformant l’existence en souffrances. Et vient rappeler que les blessures, mêmes invisibles, peuvent façonner toute une existence et qu’appréhender leurs origines constitue souvent la première étape vers une possible reconstruction. Ou une totale annihilation.
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Michaël Pigé
