[Interview] Tar Pond : « la musique transporte des choses qu’on ne peut pas exprimer avec des mots ».

Né dans des circonstances douloureuses après la disparition de son fondateur Martin Stricker, Tar Pond a transformé le deuil en une œuvre singulière. Avec Petrol, son deuxième album, le groupe approfondit son univers doom, entre lenteur hypnotique, puissance sonore et émotion à fleur de peau. Cette interview revient sur sa démarche et ses inspirations.

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Enfouis quelque part dans les montagnes. Air froid et Brouillard persistant. Amplificateurs bourdonnant dans le silence ». C’est en ces termes que le groupe suisse Tar Pond a trouvé refuge, dans ce qui, communément, pourrait être, à bien des égards, un blues permanent. Un désir persistant de transcendance avec une conscience aigüe que véhicule leur musique ténébreuse dont la beauté se déploie en dehors des lignes prédécoupées, dans la durée. Assister à un concert de Tar Pond est une expérience marquante, aussi bien pour le public que pour les musiciens. C’est comme si une part de vous-même était mise à nu dans les mots de quelqu’un d’autre.

Les racines du groupe sont nombreuses, à l’intersection de Celtic Frost, Coroner, mais aussi d’influences comme Alice In Chains, de quelque chose qui s’accomplit dans le temps, ancrages émotionnels et puissance métaphorique. Le groupe a tissé des liens solides, configurant une unité musicale durable, et c’est dans cette maison d’hôtes que le groupe se retrouve, dans un acte de composition, d’enregistrement et de création, en vue d’un troisième album très attendu. Mais laissons la parole aux membres de Tar Pond.

Benzine : Comment vous est venue l’idée des illustrations qui ornent les pochettes de vos deux disques ?

Tar Pond : La décision a été communément prise pour le premier album Protocol Of Constant Sadness. Marky, le batteur, travaille dans le milieu artistique, et a de nombreux contacts avec des artistes du monde entier. Il connait Steven Shearer qui collabore régulièrement avec la scène Métal. On lui a donc demandé s’il accepterait d’utiliser une de ses peintures pour la pochette de notre album. On était ravis. Pour notre deuxième album, Petrol, on a voulu continuer à utiliser des peintures d’artistes. Pour ma part, je ne veux pas faire de pochettes avec mes propres dessins, pour moi, c’est important de séparer mes dessins de la musique. Bien sûr, si c’est pour des pochettes d’album, des t-shirts ou ce genre de choses, je trouve ça amusant. Je ne veux pas mélanger les genres. J’aime beaucoup l’idée d’utiliser ces peintures pour une pochette. Pour le troisième album, nous recherchons également un artiste.

Benzine : Comment les paroles ont-elles influencé votre travail ? De quelle manière précise les paroles correspondent-elles à votre état d’esprit ?

Thomas Ott : Actuellement, c’est surtout moi qui écris les paroles. L’idée principale du groupe, c’est de faire une musique assez sombre, triste, mais belle à la fois. Je ne me considère pas comme un poète, ni comme un écrivain. J’essaie de capter des phrases que j’entends, ou quand je suis au lit et que je n’arrive pas à dormir. Parfois, j’ai une idée, je visualise une image de quelque chose, et j’essaie de la décrire. Ça peut devenir une amorce de texte.

Benzine : Tu as des carnets sur lesquels tu prends des notes ?

Thomas Ott : Oui dans un petit carnet de croquis où je fais aussi des dessins, mais j’utilise surtout mon téléphone. J’ai un petit bloc-notes intégré, c’est pratique parce qu’on peut tout transférer sur l’ordinateur, etc. Récemment, j’ai trouvé quelque chose de très intéressant : en regardant parfois des documentaires sur la physique quantique et ce genre de choses, il y a des phrases vraiment intéressantes, qui, dans un autre contexte, s’insèrent bien pour une éventuelle composition.

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Benzine : Que pensez-vous de ce changement de perspective concernant la mélancolie ? Le monde est-il désormais perçu différemment – tant par les artistes que par le public – cette tristesse étant considérée comme idéale ?

Chris Perez, le bassiste : J’ai toujours aimé la musique mélancolique, je crois que c’est le cas depuis toujours. Et je pense que partout dans le monde, il y a de la musique triste, mais cela peut être différent. Je suis à moitié mexicaine. Mon père jouait dans un groupe de musique mariachi. J’ai grandi avec la musique mexicain. Si vous chantez par exemple, « Ay, Ay, Ay, Tequila », c’est une chanson joyeuse, mais il y a aussi dans ce genre musical des chansons plutôt empreintes de drames, de chagrins d’amour, et de mort aussi. C’est un sujet que je n’aborde pas communément, je commence à peine à parler de moi. Le bonheur ou la beauté se trouvent davantage dans la musique triste. Je ne sais pas si j’écoute une chanson joyeuse, cela ne me touche pas. Pour moi, ce n’est pas comme écouter Emperor ou de très longues chansons tristes. C’est comme presque pleurer et ensuite se sentir mieux.

Thomas Ott : Je pense que c’est difficile d’écrire de bonnes chansons joyeuses. Enfin, je ne peux pas vraiment te l’expliquer. Par exemple, Clint Eastwood de Gorillaz, c’est une chanson quand tu l’écoutes, tu te sens bien. Mais c’est aussi très cynique. Pour moi personnellement, la musique et le son que l’on créé, c’est une forme d’exutoire. C’est comme extérioriser ses démons ou ses peurs, les mettre sur papier, les mettre en musique, et puis quand c’est sorti de soi, ça se rapproche d’un exorcisme. Tu vois ça rejoint aussi la question : qu’est-ce qui vous opprime ? En quelque sorte, vous pouvez recracher tout cela.

Daniele Merico (Guitare) : C’est un langage parfait pour communiquer des sujets graves, des pensées qu’on a du mal à exprimer avec des mots. C’est plus facile de faire ressentir ma tristesse à quelqu’un grâce à la musique. Parce que ça touche à quelque chose que les mots peuvent atteindre, c’est très cathartique, d’une certaine manière.

Benzine : Avez-vous des règles que vous suivez en matière d’écriture ?

Tar Pond : C’est très difficile et franchement, je n’aurais jamais imaginé me retrouver à écrire autant de paroles. Parce que non seulement je n’aime pas ça, mais en plus je ne parle pas très bien anglais [Sic : Thomas Ott répond en anglais]. Et puis, personne d’autre dans le groupe ne se propose d’écrire les paroles : « Voilà les textes, à toi de les chanter ». Du coup, je me disais : « Je n’ai rien à faire pendant que les autres répètent. » J’essaie de ressentir l’essence de la musique et de la mettre en mots, ce que je vois en l’écoutant. En fait, j’écoute d’abord la musique, et les paroles viennent après.

J’avais un ami, écrivain, à qui je montrais parfois mes textes. Il les lisait et disait : « C’est… c’est… c’est un poème vraiment mauvais, assez proche de ce que font les hippies et les enfants quand ils sont de mauvaise humeur » Mais je pense que quand tu le chantes, eh bien ça fonctionne. Tu vois la différence ? Si tu te contentes de lire les paroles, tu te dis : « Allez, arrête de faire ta chochotte, arrête de te plaindre pour un rien. » Mais quand tu écoutes la musique, c’est beaucoup plus compréhensible.

C’est peut-être ce que Daniele voulait dire aussi : la musique transporte des choses qu’on ne peut pas exprimer avec des mots. Oui, j’ajoute juste quelques mots, j’apporte un peu de profondeur à la musique et, personnellement, je pense que les paroles ne sont pas si importantes. Enfin, c’est bien d’avoir des paroles dont on n’a pas honte. Je ne veux pas dire des bêtises avec lesquelles je serais en désaccord, mais bon, ce n’est pas si important non plus. Je ne peux rien dire de plus. C’est juste l’ambiance. C’est juste le moment.

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Benzine : Votre musique semble être liée avec des drames personnels, des évènements tragiques, quelles en ont été les effets sur vos vies respectives ?

Tar Pond : Je pense qu’il est très facile d’être déprimé en ce moment. On peut dire qu’on est triste à cause de certaines choses, et ensuite en parler à quelqu’un d’autre. Mais chaque personne a le droit d’être triste à cause de problèmes personnels, de la perte d’un être cher. Si vous voulez juste dire « je m’en fous de tout », ce n’est pas notre manière de penser. L’important, c’est d’avoir des émotions. Oui, d’avoir des émotions. Je pense qu’on est très émotifs.

Benzine : Rarement un groupe a autant incarné une telle tristesse – est-ce un état d’esprit qui permet de percevoir le monde autrement ?

Daniele : Je dirais que c’est une façon d’être plus vulnérable, d’accepter plus facilement ses vulnérabilités. C’est se mettre dans un état de grande vulnérabilité pour s’immerger dans la musique et les paroles. Je ne sais pas si c’est un réflexe aveugle de vouloir uniquement explorer cet état de tristesse intentionnellement, mais il semble que ce soit l’esprit du groupe depuis ses débuts. Et comme je l’ai dit précédemment, c’est un processus formidable et je pense que nous avons tous, beaucoup de chance d’avoir ce groupe et cette opportunité. Je ne pense donc pas que cela changera. Je ne connais pas non plus ce qui est censé être planifié, mais il faut suivre une certaine ligne. Nos compositions doivent sonner précisément d’une autre manière.

Benzine : Les membres du groupe sont-ils tous proches les uns des autres en termes de distance ?

Thomas Ott : J’ai déménagé à Bâle, à une heure de Zurich en train. Avant, on était tous basés à Zurich, dans la même ville. C’est toujours le cas pour le reste du groupe. Je suis le seul à voyager, mais la Suisse est un petit pays. On essaie de répéter une fois par semaine. Parfois ça marche, parfois non. C’est le programme principal de cette semaine, c’est pour ça qu’on est là. On est là pour une semaine dans cette petite maison, pour essayer de se concentrer sur l’écriture de nouvelles chansons, de se retrouver et d’apprécier la mélancolie.

Chris Perez : C’est pour cela que nous sommes dans ce lieu, une maison d’hôtes, où sont passés de nombreux artistes. Il y a une ambiance particulière ici.

Benzine : Rares sont les chanteurs qui possèdent une telle étendue vocale. Dirais-tu qu’elle est comme un pilier qui consolide les fondations du groupe ?

Tar Pond : Je pense qu’en général, quand un groupe a un chanteur principal, ça donne toujours un certain caractère, une certaine tonalité au groupe. Si on prend Mark Lanegan… ou si vous écoutez Danzig, la voix est comme un instrument : avec un instrument, on a une bien plus grande étendue grâce aux effets et aux sons, alors qu’avec la voix, c’est un peu plus limité. Mais on peut aussi travailler la voix de différentes manières. Bien sûr, j’aime la voix de Mark Lanegan, mais en même temps, je pense que c’est bien d’avoir ma propre voix. Je ne veux pas copier quelqu’un. Je n’aime pas vraiment ma voix quand je l’écoute. J’aimerais qu’elle soit un peu différente. C’est pareil pour tout le monde. Si on se regarde dans le miroir, on voit toujours quelque chose qu’on n’aime pas, mais bon, c’est cela sous-entend que j’ai ma propre personnalité.

Benzine : Préparez-vous vos compositions à l’avance ? Il y a parfois des surprises en cours de route ?

Tar Pond : Dans le processus d’écriture, je dirais que nous fonctionnons de manière très démocratique. On suit vraiment une ligne directrice, c’est quelque chose qu’on a travaillé, le fait d’être ensemble, c’est plutôt se réunir et essayer d’écrire des chansons ensemble. Ce n’est pas comme d’autres groupes, que je connais, où quelqu’un travaille chez lui sur son ordinateur portable et envoie des fichiers aux autres en disant : « Voilà la nouvelle chanson, on va la jouer comme ça », comme s’ils travaillaient simultanément. Parfois, c’est simplement une idée, ça part d’un riff, et puis on commence à en extraire les bonnes choses, ça prend certes, beaucoup de temps mais on a besoin de ça. Ouais, on a besoin d’être ensemble et de travailler ensemble. C’est la raison pour laquelle on est venus ici. Parce que normalement, en travaillant dans la vie de tous les jours, ou plus, on se rejoint une fois par semaine, on répète et puis on repart. On est parfaitement synchronisés. On essaie un truc, on improvise, on fait une sorte de jam session.

Benzine : Est-ce que la musique apaise les douleurs ?

Tar Pond : Si on se laisse vraiment emporter par une chanson, certaines cicatrices peuvent s’ouvrir. On était peut-être heureux avant, mais ça nous rend tristes en écoutant certaines chansons du passé, c’est très cathartique. C’est un endroit où l’on peut mettre sa douleur et la transformer en quelque chose de beau. Je ne pense pas que l’un d’entre nous canalise quelque chose de spécifique en ce moment, lié à la guerre ou à l’époque actuelle, mais nous vivons tous dans ces conditions. Pour le moment, on ne pense pas vraiment à monter sur scène.

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Benzine : Avec quel groupe aimeriez-vous partager la scène ?

Tar Pond : On se concentre donc vraiment sur cet album qu’on veut enregistrer en juin, et on espère que la production avec le label et tout le reste ne prendra pas trop de temps. Si tout est en ordre, on pourra peut-être sortir un nouvel album en fin d’année. Mais on ne sait jamais. Il y a toujours des obstacles. Pour l’instant, on ne pense pas vraiment à remonter sur scène. J’aurais aimé faire une tournée avec Alan Vega

Daniele : Ou avec Acid Bath, mais Mark joue aussi dans un groupe avec qui partager la scène est un honneur.

Thomas Ott : Je pense qu’avec Chris, on a enfin trouvé le réconfort nécessaire, et c’est vraiment génial de travailler ensemble. Je trouve qu’on s’harmonise et qu’on se synchronise plutôt bien. On est tous des gars assez dynamiques. On est tous très sympas ! Et dès qu’on sera en studio, une fois l’enregistrement terminé, on s’occupera de la pochette et de tout ce qui va avec. Et on ne sait pas encore exactement, mais d’ici la fin de l’année, on pourra peut-être commencer à penser aux concerts…

Propos recueillis par Franck Irle

Leur dernier disque :

PetrolTar PondPetrol
Label : Prophecy Productions
Date de parution : 15 septembre 2023

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