Avec ce portrait de la célèbre parricide, le texte de Jérôme Leroy, éclairé par une prose lumineuse et très documentée, ausculte la France bourgeoise d’avant-guerre, faite par les hommes et pas pour les femmes.

Les éditions de l’Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de courts romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque : « L’affaire qui … » est le nom de cette collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds documentaire Retronews de la BNF, chaque ouvrage est agrémenté d’illustrations d’époque (dessins, journaux, …).
Valentine Imhof avait ouvert le bal historique début 2026 avec l’incroyable aventure des Abandonnés de l’île Saint-Paul.
Pour le second ouvrage de cette très intéressante série, l’histoire de « Violette Nozière, icône et criminelle » a été confiée à Jérôme Leroy, celui de La petite fasciste, un écrivain habitué des romans noirs et des intrigues policières et un connaisseur des dérives droitières de notre pays.
Pour ceux qui croyaient tout savoir sur Violette Nozière, je vais reprendre les bons mots d’un autre auteur, Laurent-Frédéric Bollée : « C’est une idée reçue de croire que, parce qu’on connait la fin d’une histoire, celle-ci sera moins passionnante à découvrir ».
Violette Nozière, parricide qui empoisonna son père et faillit tuer sa mère, figure en bonne place parmi les icônes criminelles légendaires.
Claude Chabrol (en 1977) et surtout les Surréalistes menés par André Breton (dans les années 30 puis 50) firent d’elle une égérie sulfureuse, un ange noir dressé contre la société bourgeoise et patriarcale de l’époque. Une jeune femme « contemporaine de Simone de Beauvoir » (mais pas de la même classe sociale …) qui « aspire de manière informulée à une émancipation, à une libération ».
Wikipédia nous dit presque tout sur la trajectoire de cette toute jeune fille (« on a tendance à oublier quelque chose : elle n’a jamais que dix-huit ans, Violette ») qui fut condamnée à mort (en 1934), puis graciée par De Gaulle (en 1945) et finalement réhabilitée (en 1963). Lors de son procès, elle fut (mal) défendue par Henri Guéraud, « l’homme qui a réussi à faire acquitter Raoul Villain, l’assassin de Jaurès ». Un autre épisode historique que l’on vient de croiser dans le bouquins d’Amos Reichman.
Le véritable intérêt de la série des éditions de l’Aube, ce n’est pas tant l’histoire vraie elle-même, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais plutôt ce qu’en dirent les journaux de l’époque et l’analyse qu’aujourd’hui on peut en faire. Le traitement que firent les médias et l’opinion du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque.
Jérôme Leroy nous le rappelle sans détours : « le fait divers : il est toujours révélateur de la société qui le produit, de ses contradictions, de ses injustices, de sa bêtise ».
L’époque n’était pas encore celle des écrans et des smartphones, l’information c’était « la presse. Elle a ses titres phares, à scandale, qui tirent quotidiennement à des millions d’exemplaires. Les journaux sont des outils d’influence de l’opinion, comparables aujourd’hui à la télé ou aux réseaux sociaux ».
D’emblée on comprend que l’auteur va prendre fait et cause pour Violette, jeune fille victime des viols à répétition perpétrés par son père. Et peut-être couverts par sa mère. Mais voilà, « c’est ennuyeux, cette histoire. C’est Violette Nozière, la coupable. Pas la famille, qui est la première pierre de l’ordre social ». Baptiste Nozière était justement un bon père de famille, figure emblématique d’une « classe sociale, qui croit au travail, au mérite, à l’ascenseur républicain dans une France qui se vit encore, plus pour très longtemps, comme la première puissance mondiale avec le Royaume-Uni ». Alors comme Jérôme Leroy, on s’intéresse moins à l’aspect policier ou judiciaire, mais bien plus à l’enjeu social, voire sociétal, et c’est ce qui rend cet ouvrage intéressant aujourd’hui.
Le portrait que tire Leroy de la jeune Violette est celui d’une femme pétrie de contradictions : « Violette, c’est Meursault au féminin […] un véritable oxymore sur pattes ». Mais pour la presse de l’époque, il n’y a pas photo (enfin si justement, photos il y aura, bien sûr) : dans un « mélange de sensationnalisme et de misogynie », les journaux vont faire leurs choux gras du « monstre en jupons. Cela, c’est bon pour Paris-soir, le journal populaire qui tire à un million d’exemplaires et qui appelle ainsi Violette Nozière, dans son édition du 1er septembre 1933, une dizaine de jours après les faits ».
Éclairé par une prose lumineuse (et très documentée, on le voit bien), le texte de Jérôme Leroy nous offre une immersion glaçante dans la société patriarcale des années 30. Une époque où une femme ne votait pas encore (1945) et où une épouse n’avait pas le droit d’ouvrir un compte en banque, ni même simplement de travailler, sans l’accord de son mari (1965).
« En cette fin d’année 1933. Violette est déjà entrée dans l’imaginaire collectif de tout un pays, de toute une époque, et cela va perdurer jusqu’à aujourd’hui ».
![]()
Bruno Ménétrier
