Les éditions Zulma poursuivent leur mise en lumière de la grande dame des lettres catalanes, Mercè Rodoreda. Après un inédit en France, Le Jardin sur la mer, il s’agit cette fois d’une nouvelle traduction d’un roman publié initialement en 1966 qui raconte, avec la sensibilité qu’on lui connaît, le destin d’une femme marquée par une insondable solitude.

Le récit commence comme un conte. Une nuit de pleine lune, un bébé est abandonné devant la grille de la modeste maison d’un couple sans enfant, rue des Camélias à Barcelone, un papier accroché à ses vêtements sur lequel on a maladroitement écrit Cecília. Cette même nuit, juste après la découverte de l’enfant, le cactus géant du jardin, qu’on croyait stérile, fleurit. Un conte, oui, mais pas un conte de fées. Alors qu’elle semble aimée et bien entourée, Cecília, fuit à quinze ans avec son premier amour, le début d’une vie d’errance et de prostitution.
C’est Cecília la narratrice. Le plus étonnant dans ce roman, c’est elle, cette voix que Mercè Rodoreda lui offre en tant que narratrice. Alors qu’elle passe d’un « protecteur » qui abuse de sa vulnérabilité et de sa misère, à un autre qui en fait de même, alors qu’elle est victime de violences multiples, dans une spirale qui ne semble jamais avoir de fin, Cecília raconte tout cela avec un calme déroutant, presque léger, sans rancoeur ni révolte, donnant l’impression qu’elle est maitresse de son destin. Ce décalage complet avec la réalité sordide qu’elle vit est souvent déroutant.
« J’avais passé mon temps à chercher des choses perdues et à enterrer des amours »
A travers ce triste destin, Mercè Rodoreda aurait pu écrire un roman étendard féministe dénonçant de façon tonitruante la domination patriarcale sur fond de luttes de classe. Son roman est tout à l’opposé avec son réalisme subtilement cruel à l’horreur très suggérée, jamais frontale. L’écriture est superbe de fausse simplicité, dénuée de tout jugement, afin de laisser le lecteur se trouver sa propre place dans le récit.
Et ce n’est pas toujours facile, Cecília est un personnage hermétique, insaisissable. Il est difficile de la suivre dans cette errance douloureuse que l’on ne comprend pas totalement, si ce n’est pour constater son impuissance quasi fataliste de prendre sa vie en main, si ce n’est que derrière ce défilé d’hommes maltraitants se cache une quête d’amour et du père qu’elle n’a jamais connu depuis qu’une nuit, petite, où elle a cru voir son visage dans une pluie d’étoiles de toutes les couleurs.
Même si on ne la comprend pas, que les schémas toxiques dans lesquels elle est enfermée se répètent et peuvent lasser (voire agacer, on aimerait parfois la voir réagir, se révolter), la qualité d’écriture est tellement forte qu’elle immerge le lecteur dans une atmosphère mélancolique qui fait penser à Patrick Modiano : une insondable solitude urbaine qui dérive dans une Barcelone magnifiquement présente (des trottoirs de las Ramblas au somptueux Liceu en passant pas les cafés refuges), une identité instable à cause d’une mémoire fragmentaire nostalgique d’un passé idyllique jamais vécu, une sensation de vivre à côté de cette jeune femme perdue et triste dont on ne sait si elle se trouvera pour emprunter un chemin de vie plus doux.
Et puis, il y a ces fleurs, omniprésentes, violettes, iris, campanules, roses, hortensias, pensées, un bouquet qui se compose au fil des pages dont la beauté semble accompagner Cecília pour lui apporter la lumière que la vie lui refuse. Et puis, il y a cette fin, sublime, inattendue, qui rompt la répétition douloureuse de toute l’errance qui a précédée, et touche profondément par les émotions qu’elle déploie.
![]()
Marie-Laure Kirzy
