« Saccharine » de Natalie Erika James : le fantôme de notre dégoût et de notre honte

Difficile de ne pas sortir de Saccharine sans se sentir frustré par les incohérences de son récit, hésitant quant à la nature de ce que l’on vient de voir. Et si cette expérience « malade » que nous avons vécue aux côtés de l’héroïne du film était exactement le projet de Natalie Erika James ?

Saccharine
Copyright IFC Films / Carver Films

Si The Substance reprenait les codes de la Body Horror inventés il y a un demi siècle par David Cronenberg pour livrer une satire déjantée du culte de la jeunesse et de la beauté, il semble naturel de voir dans Saccharine, troisième film de la jeune réalisatrice australienne Natalie Erika James (célébrée pour son premier long-métrage, Relic) une simple déclinaison d’un mécanisme similaire, dénonçant cette fois les diktats de la minceur du corps féminin. Hana (Midori Francis, excellente…), l’héroïne du film, s’embarque en effet dans un traitement miracle, de sa propre conception – à base de cendres humaines ! – pour perdre très vite du poids, avec des conséquences aussi horribles que terrifiantes. Un petit air de Thinner (Bachman – King), une histoire de fantôme, un zeste de grossophobie paradoxale et sans doute involontaire, et voici un programme clair et rondement mené par une réalisatrice ne manquant certainement pas de talent quand il s’agit d’imaginer et de mettre en scène des visions répugnantes.

Saccharine affiche

Mais Saccharine est un objet cinématographique beaucoup plus retors que ça, et se met progressivement à dérailler par rapport aux attentes – « confortables dans l’inconfort » – des fans de plus en plus nombreux (et de plus en plus masochistes) de la Body Horror insoutenable. Car, à partir de prémisses clairement posés dans la première moitié du film, Natalie Erika James se met à aligner des scènes de plus en plus incohérentes, à suivre des fils narratifs dont la logique est difficile à saisir, pour déboucher sur une conclusion peu claire, et, pour parachever le tout, sur un dernier twist certes saisissant, mais difficile à relier à tout ce qui a précédé. De quoi reprocher à la jeune autrice d’avoir fait un peu n’importe quoi pour choquer le spectateur, sans se soucier de la moindre logique.

Cette approche pour le moins surprenante de la part d’une réalisatrice réputée pour l’intelligence de son approche cinématographique vaut la peine que l’on s’interroge un peu plus profondément sur Saccharine, et qu’on ne le condamne pas sommairement pour « incohérence ». D’abord, il faut prendre en compte que, beaucoup plus triste, introverti, maladif que The Substance, Saccharine délaisse la « performance horrifique grotesque” pour traduire à l’écran une véritable dépression, au point même que la forme du récit, et donc du film, est contaminée par ce malaise de son héroïne. Ce film sur une obsession finit lui-même par devenir obsessionnel, répétitif, enfermé dans sa propre spirale : il ne s’agit plus, au bout d’un moment à chercher à « convaincre » le spectateur d’un déroulement sensé des scènes qui s’enchaînent à l’écran, mais à reproduire le malaise mental de Hana… A matérialiser à l’écran le dégoût et la honte qu’elle ressent.

Au lieu de se contenter donc de regarder Saccharine comme une critique des normes corporelles contemporaines (un sujet finalement assez peu original), changeons de point de vue, et considérons-le comme une tragédie radicale de l’auto-consommation, avec un personnage qui ne cherche plus vraiment à devenir « beau”, mais à effacer quelque chose de lui-même qu’il ne supporte pas. Si l’on admet que Hana souffre d’un « trouble dysmorphique corporel », c’est le caractère obsessionnel et déformant du regard qu’elle porte sur elle-même, plutôt que la condamnation des mécanismes capitalistes du « corps parfait », qui devient le sujet du film. On quitte alors les rivages de la logique ordinaire (même dans un contexte fantastique) pour errer sans boussole sur un océan de pure déraison, où, finalement, tout – et surtout le pire – peut advenir.

Le résultat, reconnaissons-le, est un film très inconfortable (et non seulement à cause de certaines scènes très graphiques), mais qui, indiscutablement, laisse des traces – peut-être même durables – dans l’esprit du spectateur.

Eric Debarnot

Sacharine
Film australien de Natalie Erika James
Avec : Midori Francis, Danielle Macdonald, Madeleine Madden
Genre : fantastique, horreur, drame
Durée : 1 h 52
Date de sortie en salle : 3 juin 2026

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