Hors Satan

Le réalisateur Bruno Dumont, ancien professeur de philosophie, considère le cinéma comme le territoire idéal pour l’irruption de l’extraordinaire dans l’ordinaire. Dans son dernier film, Hors Satan, l’extraordinaire prend l’apparence du surnaturel, figuré par les miracles accomplis par un vagabond réfugié sur la plage, apportant son soutien à  quelques habitants du hameau. On peut raisonnablement placer Hors Satan dans la même veine que La Vie de Jésus (1997) et l’Humanité (1999). En effet, les trois films ont en commun l’ancrage dans les paysages du Nord et le recours à  des comédiens non-professionnels, tout en abordant des thématiques religieuses. Depuis, Flandres (2006), puis Hadewijch (2009), même s’ils n’ont pas totalement rompu avec les caractéristiques de l’oeuvre du cinéaste, ont exploré d’autres pistes (la guerre, le terrorisme »).

Les esprits cartésiens et scientifiques éprouvent d’évidence les pires difficultés à  pénétrer le cinéma de Bruno Dumont, qui effectivement exige qu’on abandonne à  l’entrée de la salle ses certitudes. Voir se produire à  l’écran des événements surnaturels – un exorcisme, un arrêt d’incendie et une ressuscitation – ne peut en rien justifier la disqualification d’un film. l’intérêt se situe ici sur la forme, : comment le réalisateur s’y prend t-il pour mettre en scène cette histoire absolutiste, faite de silences et d’une sécheresse qui peut rebuter. Une fois encore, Dumont place ses personnages rustres et quasi mutiques au coeur d’une nature omniprésente avec laquelle ils communient. Il continue à  faire coexister la splendeur naturaliste à  la trivialité humaine, mêlée d’effroi et de sidération. En épurant à  l’extrême son cinéma, le cinéaste de Bailleul (Nord) rapproche plus que jamais sa démarche de celles de Robert Bresson (le non-jeu des comédiens et le mysticisme) et du danois Carl Theodor Dreyer (les tourments de l’amour chrétien). l’héritage est lourd à  assumer, et Dumont s’en sort plutôt bien dans la cohérence d’une oeuvre à  l’esthétique léchée, transformant certains plans en véritables tableaux (Jean-François Millet et, plus globalement, les artistes de l’École de Barbizon). l’absence de musique et la prise de son en mono (le souffle du vent, les respirations haletantes et le bruit des pas ponctuent le film) participent à  l’étrangeté de l’ensemble.

Si indéniablement Hors Satan possède toutes les qualités précédemment listées, on ne peut s’empêcher d’éprouver des sentiments contrastés. l’ennui nous guette souvent, les pérégrinations de l’homme errant et de sa protégée semblent constituer l’essentiel du film. Le système Dumont tourne à  vide et s’essouffle, Hors Satan comme acmé de la réflexion sur l’absolu. Enfin, il y a toujours cette gêne qui subsiste par rapport au profil des comédiens que choisit le réalisateur. À les présenter toujours comme des illuminés, des simples ou des abrutis, le cinéaste ne court t-il pas le risque de les rendre ridicules, de susciter de notre part moquerie ou malaise, ? Et, au final, quelle est la nature exacte du regard qu’il porte sur eux, ?
Mettons de côté le fond – après tout, la religion est une affaire personnelle qui concerne chacun – et reconnaissons la beauté et la cohérence d’une forme qui emporte et dévaste. Hors Satan est d’abord une expérience sensorielle qu’il faut accepter de vivre. l’ambition et l’audace de son auteur méritent largement d’être saluées, même si nous espérons que dorénavant elles soient mises au service d’une oeuvre renouvelée.

Patrick Braganti

Hors Satan
Drame français de Bruno Dumont
Sortie : 19 octobre 2011
Durée : 01h49
Avec David Dewaele, Alexandra Lematre, Valérie Mestdagh,…

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