« Le Sang de la bête » de Frédéric Paulin : Une enquête dans les abattoirs

Réédition d’un polar initialement paru en 2017, Le Sang de la bête prouve que Frédéric Paulin excelle aussi sur un format court, très différent de son imposante trilogie libanaise. Un régal pour les amateurs de romans noirs engagés.

© Julien Lutt

Ces dernières années, Frédéric Paulin a impressionné par son ambition romanesque et par sa capacité à construire des œuvres colossales, impressionnantes de maîtrise. Il y a d’abord eu la trilogie Benlazar, sur les origines du terrorisme qui nous a si durement frappés, puis la trilogie libanaise, récemment parue chez Agullo, et qui revient sur la guerre civile au Liban et ses répercussions en France. Deux trilogies, des milliers de pages et un constat : Frédéric Paulin, à l’instar d’un DOA, est l’un des maîtres du roman noir français.

La récente réédition du Sang de la bête (déjà publié sous le titre La Peste soit des mangeurs de viande) vient nous rappeler que, avant de se lancer dans de vastes fresques romanesques, Frédéric Paulin a écrit de nombreux polars qui méritent amplement d’être (re)découverts. Plus classiques, moins ambitieux a priori, Le Sang sur la bête peut évoquer un certain roman noir français, politique et engagé, un temps incarné par Dider Daeninckx ou Patrick Raynal.

Dans la première partie du roman, intitulée « ce que l’on dit », Paulin s’inscrit dans cette tradition d’un néo polar français efficace et solidement ancré dans une réalité sociale qu’il dépeint avec un regard critique. Il commence donc par mettre en scène le commandant Etienne Barzac, flic à l’IGPN (la police des polices). Solitaire, peu apprécié de ses collègues, Barzac se consacre presque entièrement à sa tâche et la traque d’un ripou qu’il cherche à faire tomber depuis des années. Cette obsession lui a coûté son premier mariage. Accro à la nicotine, Barzac ne va pas très bien : ses fils ne lui parlent presque plus et son ex-femme, dont il est resté très proche, se meurt d’un cancer en phase terminale. Mais lorsqu’on le charge d’enquêter sur la mort d’un autre flic, le capitaine Luchaire qui a été égorgé dans un abattoir, il sent que cette histoire n’est pas tout à fait comme les autres. Laissant derrière lui ses problèmes personnels, il se lance dans cette nouvelle affaire, bientôt épaulé par la lieutenant Salim Belloumi qui, elle non plus, ne va pas très bien. Marc, son mari, a étudié les religions à la fac avant de glisser lentement vers une inquiétante radicalisation. Et depuis quelques mois, Salima est obligée de porter des lunettes noires pour tenter de dissimuler à ses collègues les traces laissées sur son visage par les coups de son mari. La jeune policière se sent coupable de ne pas réagir à cette violence conjugale et elle voit dans l’enquête menée par Barzac l’occasion de fuir son mari. Ensemble, et malgré leurs différences, ils vont remonter la piste d’un groupe de défenseurs des animaux. Ces activistes pourraient bien être liés à la mort du capitaine Luchaire.

Cette première partie du livre, classique, est d’une grande efficacité narrative. A l‘instar des Daeninckx et Raynal déjà cité, Paulin sait raconter une histoire : bien rythmée, le récit repose un schéma bien établi mais parfaitement exécuté. Les deux protagonistes antithétiques, avec leurs failles et leurs blessures, sont très attachants et l’on avale les 90 premières pages d’une traite.

Mais Frédéric Paulin n’est pas un auteur comme les autres. Il refuse donc de suivre le chemin trop balisé de l’enquête policière et la deuxième partie du roman, « Ce qu’il s’est passé », abandonne brutalement Barzac et Belloumi pour s’intéresser aux protagonistes de cette affaire et leurs agissements avant le meurtre de Luchaire.

Le Sang de la bête se révèle donc doublement original : sa construction surprend et peut même désarçonner dans la mesure où certains pans de l’histoire resteront en suspens, sans conclusion. De plus, Paulin nous confronte, en particulier dans sa deuxième partie, à des personnages souvent ambivalents. Ces personnages, on le comprend très vite, sont liés d’une façon ou d’une autre à la cause animale. En effet, Paulin nous entraîne dans l’enfer des abattoirs et, à la suite de ses protagonistes, nous entrons là où les animaux sont mis à mort, dans des conditions effroyables. Sans didactisme, mais avec beaucoup de lucidité quant au pouvoir immense de l’industrie agroalimentaire, le romancier nous offre donc un polar comme on les aime : efficace, très plaisant à lire et, dans le même temps, engagé et politique. Un roman salutaire donc.

Grégory Seyer

Le Sang de la bête

Un roman de Frédéric Paulin

Editeur : La Manufacture de livres, collection “La Manuf”

248 pages – 14,90 €

Date de parution : le 12 mars 2026

 

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