Small Town Sins marque l’entrée de Ken Jaworowski dans le monde de la fiction. Il signe une roman mené avec une aisance remarquable. On y retrouve tout ce qui fait le sel des grandes histoires : une noirceur tenace, des sentiments à vif, de la violence, du désespoir, mais aussi une lumière fragile, portée par l’amour.

Sur la couverture de Small town sins (en français dans le texte), on trouve un commentaire de Chris Whitaker qui dit “j’ai adoré”—ce qui, comme avis littéraire, se pose un peu là me suis-je dit avant de commencer ma lecture ! Pourtant, quand j’ai refermé le roman, 5 heures et quart environ après l’avoir ouvert, la première chose que je me suis dite c’est “ouah ! Fantastique, j’adore” – ce qui, effectivement, n’est pas un jugement très utile. Ceci dit, et en toute franchise, cela faisait (très) longtemps que je n’avais pas lu un roman d’une traite sans vouloir ou réussir à m’arrêter. Mais je vous garantis que vous ne pourrez pas lâcher Small town sins avant d’avoir tourné la dernière page, essoufflé de la cavalcade dans laquelle Ken Jaworowski nous entraîne, transporté, ému du sort, du destin de certain des personnages. Du moment où vous entrez dans la vie, dans ce bref moment de la vie de Nathan, Callie et Andy, il vous sera impossible d’en sortir. Et peut-être même d’en sortir indemne.
La petite ville dont parle le titre est Locksburg, Pennsylvanie. Une ville typique de la Rust Belt américaine, une de ces nombreuses villes qui ont décliné et se tiennent au bord du vide. Qui se tiennent au bord du vide se trouvent donc ces trois personnages qui racontent à tour de rôle, de manière chorale, leur histoire.
Le premier à entrer en scène est Nathan, un pompier volontaire à qui arrive sur le lieu d’un incendie avant tout le monde, entre dans la maison en flammes contre toute mesure de sécurité, découvre quelqu’un en train de brûler et un sac plein de billets de banque. À partir de ce moment, tout bascule. Nathan met le sac dans sa voiture, rentre chez lui le planquer, et commence à s’engueuler avec sa femme qui veut rendre l’argent alors que lui veut le garder. Problème : tout le monde se doute que Nathan a pris quelque chose qu’il n’aurait pas dû prendre. Autre problème : le brûlé a l’air de s’en sortir et risque de tout raconter. Solutions ? Mentir ; ça va à peu près. Et se débarrasser du témoin. Parce que sa femme a beau insister, Nathan ne rendra pas l’argent. Et il commence à échafauder un plan saugrenu pour faire quelque chose qui ne s’improvise pas, tuer un témoin gênant.
Callie elle est infirmière. Une infirmière au cœur d’or qui se dédie corps et âme aux peu de patients qui arrive dans l’hôpital de Locksburg. Et quand arrive Gabriella, sa vie change. Gabriella est une jeune fille atteinte d’une maladie incurable, qui n’en n’a plus que pour quelques heures, que ses parents refusent de soigner parce qu’ils croient en Dieu et croient que Dieu fera ce qu’il a à faire – et s’il ne fait rien… c’est qu’il n’y avait rien à faire ! Alors quand Gabriella lui demande de voir la mer, Callie décide d’accepter de lui faire ce dernier plaisir et…
l’enlève – parce que techniquement c’est d’un enlèvement dont on parle. Et comme pour Nathan, ça ne va pas sans difficultés. C’est rocambolesque, drôle ; Gabriella s’amuse beaucoup ! Même si la fin est triste. Même si on ne sait pas ce que Callie va devenir après cette escapade, c’est très beau, très émouvant.
Andy lui est un ancien toxico. Karen (sa femme) et lui s’en sont sortis, ont eu Angie… qui a un syndrome de Down. Alors quand Angie meurt, Karen ne le supporte pas et se suicide. Evidemment le monde d’Andy se vide totalement, il ne lui reste plus rien. Le sheriff de Locksbrug lui conseille de voir un prêtre, conseiller psychologique qui l’aidera à franchir le cap ! Manque de bol, Andy se rend compte que ce prêtre est un pédophile. Comme il a décidé d’en finir et de rejoindre sa femme, Andy décide de le punir. Tant qu’à mourir, autant que ce soit après une bonne action ! Mais Andy, pas plus que Nathan ou Callie, n’est prêt pour ce genre de tâche de super-héros. Il insiste quand même, monte un plan abracabrandesque (pas si crédible mais on s’en moque) et… ça finit dans un bain de sang. Il n’y a pas de mystère : l’improvisation en la matière ne paye pas.
Andy, Callie et Nathan, trois destins croisés dans une Amérique qui se délite, dans une ex-ville industrielle à qui il ne reste plus que les yeux pour pleurer. Trois personnages maltraités par l’existence qui font face à des choix moraux difficiles et qui se comportent de manière ambigüe – rien que de très humain et normal, personne ne serait capable de faire mieux. Trois personnages qui essaient de reprendre leur vie en main, d’aider, de faire le bien, et qui n’y arrivent pas. Le tout raconté dans un style impeccable, sobre et sombre, parfaitement adapté au sujet.
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Alain Maricano
