Damian McCarthy passe à la cour des grands — Neon, Adam Scott, sortie internationale — et offre avec Hokum sa mise en scène la plus accomplie, son sous-texte le plus ambitieux. Dommage que la seconde partie du film semble avoir peur de sa propre profondeur, et se réfugie dans les tics du genre.

Appeler son film « Foutaises ! » (ou « Balivernes » si on veut être poli) – ce que signifie « Hokum » en argot anglais – est un joli geste d’autodépréciation de la part de Damian McCarthy, auteur complet qui livre ici son troisième film, le premier qui ne soit pas « indépendant » mais produit par un studio, Neon, ceux-là même qui nous ont offert Hereditary et Midsommar, sommets du nouveau genre US de « l’elevated horror ». Et le premier que l’on puisse voir en salle en France.

Vendu et distribué comme un parfait représentant d’un nouveau genre fantastique, qui combine un retour aux sources – ici la « folk horror », s’appuyant sur des légendes traditionnelles irlandaises, Hokum surprend très favorablement en déployant un sous-texte complexe, et même ambitieux. Car son « héros », Ohm Bauman, superbement incarné par un Adam Scott évadé de Severance pour camper un écrivain US – qui semble sorti d’un livre de Stephen King – en panne d’inspiration pour clore sa saga la plus populaire, souffre depuis l’enfance d’un traumatisme le faisant régulièrement frôler la folie, qu’il va devoir affronter en s’aventurant dans un hôtel irlandais dont la suite nuptiale est hantée par une sorcière. On voit tout de suite, à partir de ce résumé qui ne fait d’ailleurs qu’effleurer le scénario retors de McCarthy, que Hokum va s’aventurer sur une multitude de territoires, et entremêler bien des thèmes. Trop, peut-être ?
On a mentionné Stephen King, car comment ne pas penser au « pistolero » de la Tour Sombre quand on rencontre dans l’ouverture du film le « conquistador » de Bauman ? Comment ne pas reconnaître également une « similitude » dans les préoccupations vis à vis d’une inspiration littéraire (ou cinématographique, d’ailleurs) nourrie par l’histoire intime de l’auteur, par sa culpabilité et son impuissance à faire le deuil de son innocence, ainsi que par le thème de la violence contre les femmes ? Mais c’est aussi Shining que nombre de scènes évoquent : comme dans l’œuvre maîtresse de Kubrick, l’hôtel et sa suite nuptiale bouclée à double tour, qu’il faudra pénétrer pour accéder à la vérité sur soi-même, et peut-être à une issue, sont figurés comme un univers mental. En combinant la « hantise » surnaturelle et la hantise traumatique, et en gommant en permanence la barrière qui les sépare, McCarthy rejoue la tragédie kubrickienne à sa manière, qui ne manque ni d’audace, ni d’élégance.
En fait, la première partie du film est magnifique, développant une atmosphère subtilement dérangeante, traversée par des changements de registre surprenants, et vite insidieusement inquiétants : elle laisse espérer que Hokum sera un chef-d’œuvre. La seconde partie du film déçoit un peu : l’ajout d’une intrigue de « thriller », avec rebondissements visant à surprendre le spectateur, l’abus de certains tics usés (quelques jump scares dont on se passerait bien, quelques petites invraisemblances pour justifier des situations stressantes…), plusieurs scènes qui reviennent sur le territoire bien trop familier du cinéma classique de maison hantée, tout cela refroidit notre enthousiasme.
Il reste que la conclusion, ne levant pas l’ambiguïté fondamentale de l’histoire qu’on vient de nous raconter, se gardant bien de nous dicter ce que nous devons en penser, retrouve une forme de grâce. Et si le retour final à « la fiction enchâssée dans la fiction » n’évite pas le sentimentalisme, le dernier plan souligne joliment l’ironie du destin.
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