Même producteur, mêmes studios, que pour Fantasies, mais des années de liberté artistique conquise de haute lutte entre les deux. Romanticize the Dive n’est pas un album nostalgique : c’est la démonstration que la nostalgie peut devenir une arme, quand on sait s’en servir.

La nostalgie est un piège, tous les amateurs de musique le savent, surtout ceux qui sont tombés dedans et continuent à écouter encore et encore la musique de leurs vingt ans. Mais c’est aussi un piège qui guette les artistes : la plupart des groupes qui prétendent « revenir à leurs racines » après vingt ans de carrière ne font que capituler devant l’immense difficulté de continuer à avancer. Même si Metric n’est pas « la plupart des groupes », on ne peut qu’être inquiet de découvrir que Romanticize the Dive, leur dixième album, convoque les mêmes studios (Electric Lady, New York), le même producteur (Gavin Brown), que pour les deux albums de la consécration du groupe, Fantasies et Synthetica, il y a 15 ans… Le fait que les premiers mots de l’ouverture du nouveau disque, Victim of Luck soient « Let me take you back, it was the start of something… » (Laissez-moi vous ramener dans le passé, quand tout a commencé…) n’est évidemment pas fait pour nous rassurer.

Si l’on se repasse en accéléré la trajectoire de Metric, il y a sans doute un moment-clé qui a défini le groupe. Alors que le succès critique de Fantasies (2009) les propulsait vers les sommets, ils auraient pu signer avec une major : ils ont choisi l’inverse, de créer leur propre label, Metric Music International, pour travailler à leur propre rythme. Jimmy Shaw, diplômé de Juilliard, de formation classique, a appris très jeune qu’atteindre la maîtrise prend du temps. Emily Haines est la fille du poète Paul Haines, qui a, entre autres, écrit les paroles de Escalator Over the Hill de Carla Bley, une œuvre qui interroge la montée et la chute, l’ambition et la désintégration. Et la mère d’Emily était une activiste qui a vécu le bouillonnement de la scène expérimentale du Greenwich Village, dans les années 1960. Avec un tel héritage, un tel passé, tous deux ne pouvaient que refuser les compromissions. A partir de cette décision « radicale », Metric n’a plus jamais vraiment fait deux fois le même disque : ils ont exploré l’électronique, le rock gothique, la new wave sombre, l’intimisme (en période de pandémie…). Ils ont pu expérimenter parce qu’ils s’étaient donné les moyens de le faire. Ils sont allés de l’avant…
Qu’est-ce qui a donc changé, pour expliquer ce disque en forme de regard dans le rétroviseur ? Le concept de Romanticize the Dive est né en 2025, justement lors d’une tournée qui ressemblait à une « opération nostalgie », puisqu’il s’agissait de jouer sur scène Fantasies en intégralité (… un exercice auquel se livrent désormais presque tous les groupes !). Mais Emily et Jimmy ont redécouvert ce disque, qui était, au-delà de son succès, celui où ils avaient trouvé leur son. Et est née l’idée d’une conversation entre deux époques : le « Let me take you back, it was the start of something » raconte donc que regarder en arrière est permis, si c’est pour comprendre comment on est arrivé là où on en est aujourd’hui. Le titre de l’album permet une double lecture : il y a la « plongée » dans le passé, dans les origines, mais il y a aussi le « dive bar », le bar crasseux, le lieu des premières fois, les scènes minuscules de New York et Toronto où Haines et Shaw ont appris à être ensemble. Romanticize the Dive, ce n’est pas « rendre la nostalgie romantique », c’est assumer que la beauté peut naître de l’imparfait, de l’urgent, du précaire.
Victim of Luck sonne en effet comme un nouveau classique, plus new wave 80’s qu’Indie Rock 90’s : et la voix d’Emily Haines résonne avec une assurance impressionnante, rappelant qu’elle est, en dépit du succès commercial que le groupe a connu, une chanteuse sous-estimée. Il est clair que son chant va tirer l’album vers le haut, lui conférer une assurance qui est celle de la maturité. Le chatoyant Wild Rut, avec ses cordes accrocheuses, confirme la déclaration d’intention : « I don’t say what they want me to say / I started something on my own » (Je ne dis pas ce qu’ils veulent que je dise / J’ai débuté quelque chose par moi-même). Time Is a Bomb, après ces deux titres très pop, accélère le tempo, monte en intensité, pour nous prévenir qu’en dépit du temps passé, l’amour peut rester dangereux : « I love to flirt with disaster » (J’adore flirter avec le désastre) pourrait très bien être une phrase extraite de l’un des disques classiques de Blondie au début des années 80. Power Pop, dirons-nous donc. Crush Forever marque une rupture, l’électro balaie la chanson, la voix est retraitée par des effets que l’on appréciera ou pas, suivant ses goûts. la légèreté de l’atmosphère musicale tranche avec le constat beaucoup moins « positif » qui est celui de Haines : « It looks like fun but I for one / am too shy for all that, it makes me / jealous of my former self, / I had to tame her for my mental health » (Ça a l’air amusant, mais moi, je suis bien trop timide pour tout ça. Ça me rend jalouse de celle que j’étais avant, que j’ai dû apprivoiser pour préserver ma santé mentale). La question est posée : peut-on être et avoir été ?
Tremolo est certainement le titre qui contrariera le plus les « intégristes Rock », qui trouveront qu’on se rapproche dangereusement du style d’une Taylor Swift. Heureusement, la grâce de Metric surnage et empêche la chanson de s’embourber complètement dans une production décidément trop clean, trop dans l’air du temps. Moral Compass, plus sérieusement, revient au thème central du disque : la trajectoire de Haines, et/ou du groupe à travers les années, et les doutes qui naissent inévitablement. « Yes I am / on the outskirts of a plan / with just a busted moral compass dying in my hand » (Oui, je le suis / en marge d’un plan / avec juste une boussole morale brisée qui agonise entre mes mains). Une belle image, un beau texte, une belle chanson qui aide à oublier le faux pas de Tremolo. As If You’re Here tente le mélange électronique/guitares indie, mais c’est surtout la voix de Haines qui fait fonctionner le morceau, au delà d’un texte qui prend acte de la disparition d’un lien et de sentiments définitivement perdus, à propos desquels il est inutile, voire « toxique » de s’illusionner. Même approche avec Loyal, où les synthés sont plus nettement en avant, mais cette fois, il s’agit de rester » loyal » à une relation passée : l’autre face de la même pièce, donc.
Antigravity est un revigorant retour à l’énergie : un titre beaucoup plus exaltant, indiscutablement, dont les beats accompagneront plus facilement nos dérives sur les « highway » nocturnes que nos trémoussements sur un dancefloor déserté. La magie est revenue, on respire : « Don’t hold me back, don’t be a head case / I gotta get us out of this place / Don’t hold me back, don’t be a dead weight » (Ne me retiens pas, ne fais pas l’idiot / Je dois nous sortir de là / Ne me retiens pas, ne sois pas un poids mort). On la préfère en femme forte, combattive, notre Emily ! Clouds To Break est le titre le plus long de l’album, frôlant les cinq minutes, et prend la forme d’une ballade qui progressivement se muscle et prend son envol, mais évite finalement le stéréotype du lyrisme conclusif. Leave You On a High semble tenir la promesse de son titre, avec une conclusion plus rock du disque. Ecoutons le texte, Haines nous promet que « l’extase », la vraie, ne résulte pas de la consommation de drogues, mais bien de l’ambition de rester soi-même et d’affronter la vie : « So go big and stay high / or your mind can get so small » (Alors visez haut et restez optimistes / sinon votre esprit risque de se rétrécir).
Au fond, Romanticize the Dive pose une question simple : que reste-t-il quand on est devenu ce qu’on avait rêvé d’être, les « Canadian indie-rock icons » pour citer Pitchfork, quand on a refusé les compromis avec les majors, les raccourcis commerciaux, les albums de trop ? Et quand le temps a passé, que les promesses de la vie ne se sont pas réalisées pour autant ? Ce qui reste, c’est ce disque, un disque évident – et cela pourra leur être reproché ! -, mais d’une évidence gagnée de haute lutte. Emily Haines chante « Baby, I’m free » sur le premier titre, mais cette liberté est méritée.
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Eric Debarnot
Metric – Romanticize the Dive
Label : Metric Music International, Inc.
Date de parution : 24 avril 2026
