Quand une légende comme Rodney Crowell joue à Paris, impossible de passer à côté. Le concert a tenu toutes ses promesses, Crowell revisitant son vaste répertoire dans une joie communicative.

C’était une soirée attendue depuis longtemps. Depuis l’annonce de ce concert de Rodney Crowell dans le cadre intimiste du Café de la Danse, j’anticipais une soirée d’anthologie. Il faut dire que Crowell, légende de la scène musicale américaine, se produit rarement chez nous. La dernière trace d’un passage remonte à 13 ans, au Bataclan, lors d’un concert avec Emmylou Harris – et je n’arrive pas à comprendre ce qui avait pu me passer par la tête pour le rater, celui-là… En tout cas, Crowell, fort d’un nouvel album impeccable, Airline Highway, a maintenant 75 ans, et il serait inconcevable de le zapper une nouvelle fois.
Première constatation : je ne suis pas le seul à avoir eu cette idée. La queue devant le Café de la Danse remonte en effet, bien avant l’ouverture des portes, largement sur la rue de Lappe. Un public plus tout à fait jeune, mais qui trépigne d’impatience, et qui va bien remplir la salle : cela fait plaisir pour une musique qui a parfois du mal à faire le plein par chez nous, comme en témoigne l’absence consternante de date française pour la tournée d’adieu d’Emmylou Harris. La veille d’un week-end du 1er mai, c’est une performance d’arriver à remplir. Ce concert est également le 5ème de la série des Eldorado Music Club, organisés par Fargo Mafia et Michel Pampelune. Ce sont toujours des concerts impeccables et des hors-d’œuvre appréciables avant le Festival Eldorado, qui se tiendra dans la Sarthe les 26 et 27 juin prochains.
Il est 20 h quand Bobbie, en première partie, monte sur scène. Tout à fait dans le ton de la soirée, avec une musique qui respire l’Amérique, Bobbie est pourtant bien française. C’est une habituée des premières parties prestigieuses, et elle a déjà eu, dans un registre différent, l’occasion d’ouvrir pour Toto au Dôme de Paris. Son album The Sacred in the Ordinary date de 2024, et c’est l’une des meilleures galettes jamais enregistrées par une Française dans ce registre country/folk/soul. Très à l’aise avec le public, qu’elle essaie d’entraîner, et en expliquant le contexte derrière ses compositions, elle va nous gratifier de plusieurs ballades qu’elle qualifie elle-même de « chansons d’amour tristes » : Losing You, They don’t Show It in Movies ou l’inédit Loveless Motel. Nothing Ever Lasts est, en particulier, totalement bluffante. Bobbie a incontestablement une voix taillée pour cette musique, et elle est tout à fait à sa place ce soir. Par moments, nous pensons à Maria McKee, même s’il lui manque quelques octaves, bien entendu, pour rivaliser complètement. Une première partie très agréable : nous retournerons voir Bobbie, car ses 30 minutes de set ont été impeccables.
Vingt petites minutes de pause pour constater que, dans la fosse, nous avons autour de nous de vrais passionnés et spécialistes de musique américaine, puis Rodney Crowell arrive sur scène. Il est 20 h 50, et les 100 minutes à venir vont être merveilleuses. Rodney Crowell a l’air en forme malgré ses 75 ans, avec une coiffure qui le fait ressembler à Bill Clinton. Parlons tout de suite de ses musiciens. Le dernier album avait ses moments rock, et nous savions que la configuration de cette tournée européenne serait différente et ne permettrait pas d’entendre ces morceaux dans les arrangements préparés par son producteur, Tyler Bryant. Pas de guitare électrique, pas de basse ni de batterie : nous avions un peu tiqué en l’apprenant. Grosse erreur, car si Crowell se présente ce soir en trio, ses deux comparses sont des pointures, des musiciens fabuleux, qui vont nous régaler toute la soirée. Catherine Marx, aux claviers, a joué sur une bonne partie de ses disques, et est très demandée sur la scène country de Nashville, puisqu’elle a collaboré avec Willie Nelson, Glen Campbell ou Linda Ronstadt. Habituellement plutôt discrète, entre son piano country-soul et l’orgue Hammond, elle sera très présente ce soir, ses interventions étant régulièrement acclamées.
Eamon McLoughlin, quant à lui, est le joueur de fiddle principal du Grand Ole Opry, spécialiste de la mandoline et, surtout, du fiddle donc, avec lequel il va tisser des lignes mélodiques exquises. Avec de tels accompagnateurs qui se répondent, c’est du velours pour Crowell, qui n’a plus qu’à poser sa voix encore plus bouleversante depuis qu’elle trahit les stigmates de l’âge, et à chanter ses formidables chansons, puisées dans une discographie de près de 50 ans. Il va le prouver d’entrée, en démarrant par Ain’t No Money, un titre de 1980, suivi de Earthbound et East Houston Blues. Trois titres distants chacun de 15 ou 20 ans, là pour prouver la constance de sa qualité d’écriture depuis ses débuts, très introspectifs et éloignés de ce qu’il a pu écrire à l’époque mainstream de Diamonds and Dirt (Je vous laisse d’ailleurs retrouver la pochette effarante et écouter le son affreux, typé années 80, de ce disque, c’est une période à éviter dans sa discographie).

Les deux titres figurant sur des albums en duo avec Emmylou Harris sont enchaînés, avec Open Season on My Heart, splendide moment de la soirée, mais également The Weight of the World. Crowell rend ensuite naturellement hommage à son mentor Guy Clark en interprétant Stuff that Works. En réécoutant une partie importante de sa discographie avant le concert, j’avais noté un chef-d’œuvre absolu datant de 2017, Close Ties, dans lequel Crowell se livrait comme jamais : un disque très personnel, renfermant son lot de pépites. Il semble être du même avis, puisque It Ain’t Over Yet et Reckless, interprétés ce soir, seront des moments remarquables. Le passage des années s’accompagnant de la perte de proches, I’m Still Learning How to Fly est dédié à l’un d’entre eux, ayant succombé à un cancer agressif. Quant au nouvel album, il ne forme donc pas le cœur du set, loin s’en faut, mais Taking Flight va donner l’occasion à Crowell de dire tout le bien qu’il pense d’Ashley McBride, qui l’accompagne sur ce titre et qui lui manque ce soir. Cela permettra à Bobbie de revenir sur scène pour accompagner le maître avec brio, et se créer un magnifique souvenir.
Pendant toute la soirée, le visage de Crowell, ses anecdotes, ou encore ses échanges avec ses musiciens en diront long et mieux qu’un long discours sur sa bienveillance et le souci des autres qu’il manifeste. Cela a contribué à créer une ambiance chaleureuse dans la salle. Cet homme est bon, et sa musique lui ressemble.
La fin du concert verra Rodney Crowell revisiter ses premiers albums : le formidable Leaving Louisiana in the Broad Daylight, avec son ambiance honky-tonk, permet au public de danser, et le concert se termine avec Till I Gain Control Again, tiré du premier album. Ces deux chansons ont également été reprises par Emmylou Harris sur ses premiers disques ; nous n’avons rien contre le fait qu’elle les intègre, elle aussi, à sa setlist européenne.

Crowell nous avait promis, au début de la soirée, que lui et son groupe donneraient tout ce qu’ils avaient ce soir ; ils ont tenu promesse. Un petit Pancho & Lefty pour finir, et rendre hommage à Townes Van Zandt, en faisant chanter le Café de la Danse qui ne demandait que cela. Rodney Crowell nous promet, avant de nous quitter, qu’il faut toujours compter sur l’Amérique : les temps sont durs, certes, mais son pays va se réveiller et retrouver ses esprits. Un pays qui donne naissance à des géants comme lui, nous ne pourrons en effet jamais complètement le détester.
Une soirée qui restera, c’est indéniable.
Bobbie : ![]()
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Laurent Fegly
Rodney Crowell et Bobbie au Café de la Danse (Paris)
Production : Fargo Mafia
Date : le jeudi 30 avril 2026
Leurs derniers disques :
Rodney Crowell – Airline Highway (Deluxe)
Label : New West Records
Date de sortie : 27 mars 2026
Bobbie – The Sacred in the Ordinary
Label : Tg8 Records
Date de sortie : 29 mars 2024
