« Vivaldi et moi » : l’histoire d’une émancipation par la musique

Dans la Cité des doges, au tout  début du XVIIIe  siècle, une jeune orpheline, violoniste prodige, voit son destin bouleversé par sa rencontre avec  le maestro Vivaldi. Un vibrant récit d’émancipation, porté par la musique du compositeur vénitien.

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|Copyright Moana Films 2026

1716 à Venise, à l’Ospedale della Pietà, cet orphelinat dont les « figlie » mènent une vie recluse et austère tout en bénéficiant d’une solide formation musicale. Ce sont d’ailleurs les concerts dans lesquels elles se produisent qui, avec les dons des grandes familles mécènes et les dots consenties lors des mariages, financent le fonctionnement de l’Ospedale. Dans « Vivaldi et moi », Damiano Michieletto saisit le moment où un nouveau maître de musique arrive à l’orphelinat. Il est prêtre, gravement asthmatique et s’appelle Antonio Vivaldi. S’employant à renouveler le répertoire de l’orchestre, il s’attachera bientôt à l’une des jeunes musiciennes au prénom prédestiné, Cecilia, dont il fait son premier violon.

La musique, Damiano Michieletto connaît ! Metteur en scène d’opéra, il a notamment monté Don Giovanni à la Fenice, La Bohème à Salzbourg et Le Barbier de Séville à l’Opéra Bastille. Rien de surprenant à ce qu’il s’intéresse à Vivaldi, d’autant plus qu’il est lui-même né à Venise. De Vivaldi et moi, son premier long métrage, il a l’intelligence de ne pas en faire ce qu’on aurait pu attendre : un biopic. S’inspirant du roman Stabat Mater de Tiziano Scarpa et sans doute du Grand Feu de Léonor de Récondo, il donne le statut de personnage central – le « moi »du titre français, consternant de trivialité – à une jeune orpheline de 20 ans, Cecilia, une violoniste prodige qui verra son existence bouleversée par sa rencontre avec le compositeur. Le Vivaldi que nous montre ici Michieletto tient à la fois du musicien introverti et peu adapté à la vie sociale qui, nous dit sa biographie, fait son entrée à l’Ospedale en 1703, à 25 ans, et du compositeur déjà célèbre qu’il imagine dans la même situation en 1716. Même liberté avec la chronologie des œuvres : c’est en 1709 qu’il a joué devant le roi du Danemark et quant au concerto pour violon opus 11, il date de 1727. Mais peu importe. Cette apparente désinvolture montre sans doute que Michieletto s’attache moins à Vivaldi qu’à un lieu, l’Ospedale della Pietà et à la ferveur musicale qui y règne, ainsi qu’à la relation qui se tissera entre Cecilia et son maître. Mais la musique de Vivaldi est au centre de tout. Elle n’est jamais un ornement facile mais intervient la plupart du temps dans son contexte d’éxécution : la Follia, le Cum Dederit du Stabat Mater, le concerto grosso opus 3 n°11 que jouent les jeunes filles devant le lit de mort d’un noble vénitien, et surtout les vibrantes scènes de répétitions de l’unique oratorio qu’ait jamais composé Vivaldi, Juditha triumphans.

Mais Vivaldi et moi est aussi un témoignage sur la société vénitienne du début du XVIIIe siècle, vue depuis cette institution qu’était l’Ospedale de la Pietà. Un orphelinat parmi d’autres, qui recueillait des enfants abandonnés, souvent illégitimes ou nés dans des familles pauvres. Devenu célèbre pour son conservatoire, il permettait aux jeunes filles les plus douées de recevoir une formation d’excellence, instrumentale ou vocale. Elles donnaient ensuite des concerts, le visage dissimulé derrière un masque ou une grille d’église. Un lieu d’enfermement, dont l’image la plus emblématique est le cachot que connaîtra Cecilia. Ce sentiment d’étouffement, on le retrouve partout, restitué par des cadrages éloquents et de superbes clairs-obscurs. Une prison, à peine adoucie par la complicité joyeuse qui lie ces orphelines placées sous la férule d’une mère supérieure terrifiante, et qui, l’âge venu, étaient littéralement vendues à un époux – après avoir satisfait au test de virginité. C’est le sort qui attend Cecilia. Mais, promise au comte de Sanfermo, un officier parti combattre les Turcs, elle se refuse à abandonner la musique, espérant que Vivaldi lui viendra en aide. Vivaldi et moi offre le beau portrait d’une jeune fille déterminée à retrouver sa mère et à consacrer sa vie à son violon. Bientôt rebelle, sa passion pour la musique lui donnera l’audace de défier la société patriarcale de son époque. Autour de l’Ospedale, gravite la société de ses riches mécènes, grandes familles rivales, avides d’exploiter la misère de ces orphelines. Et puis Venise. On aurait pu craindre que le film ne tourne à la carte postale. Mais Michieletto ne montre aucune complaisance dans son approche de la cité des doges. Les magnifiques images qu’il nous offre des canaux, des gondoles, des palais, constituent de véritables tableaux mais loin d’être ornementales, elles sont toujours mises au service de l’intrigue.

On retrouve dans le titre d’origine, Primavera, outre un clin d’oeil au plus célèbre des concertos de Vivaldi dont la fougue accompagne certains passages du film, l’image de l’éveil à la vie qui sera celui de Cecilia. Servi par deux excellents acteurs, Michele Riondino, un Vivaldi solitaire, passionné et tourmenté, et surtout Tecla Insolai, une Cecilia tout en intériorité brûlante, Vivaldi et moi est un récit d’émancipation plein d’élégance et de raffinement, sans doute pas d’une folle originalité mais d’une qualité qui ne peut que satisfaire l’oeil et l’oreille du spectateur le plus exigeant.

Anne Randon

Vivaldi et moi
Film italien de Damiano Michieletto
Avec Tecla Insolai, Michele Riondino…
Genre : drame historique
Durée : 1h51
Date de sortie : le 29 avril 2026

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