Comme souvent chez Laurent Seksik, l’intime se noue ici à la grande Histoire dans un récit enchâssé d’une grande force émotionnelle. À travers des destins singuliers pris dans la tourmente des guerres, l’auteur compose un roman profondément humain, dont les résonances contemporaines frappent avec justesse.

Juillet 1914. Depuis l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand et l’ultimatum de l’empire austro-hongrois à la Serbie, la guerre est dans toutes les têtes en Europe et en France, des rumeurs bruissent d’une mobilisation générale. Lucien Latour est élève officier de Saint-Cyr, comme son capitaine de grand-père, glorieux aïeul dont il porte le prénom et qui a fait naître sa vocation militaire. Un héros, mort lors de la bataille de Sedan sous le commandement du maréchal Mac-Mahon, c’est ce que lui a toujours dit sa grand-mère sans en dire plus, « il faut laisser les morts en paix ». Mais voilà qu’il découvre, par hasard dans les archives militaires, que ce capitaine de l’armée française n’était pas le héros qu’il croyait.
« Je vais te relater la vie d’un homme, un homme à qui tu tiens, à qui tu ressembles tellement que c’en est parfois rageant, à la fois un héros et un pauvre type, qui a cru se montrer exemplaire en faisant son devoir et qui s’est trompé sur tout. »
Sa grand-mère accepte de lui confier enfin leur histoire d’amour interdite bravant les déterminismes sociaux, puis ce qui les a séparés pendant la guerre franco-prussienne et la Commune de Paris. Plutôt que de raconter d’un seul tenant comme cela se ferait sans doute dans la « vraie vie », Laurent Seksik choisit de morceler les confidences de la grand-mère pour l’étirer sur tout le roman. Forcément, ce procédé narratif a quelque chose d’artificiel et pourtant, on est totalement embarqué.
L’auteur excelle à mêler la grande Histoire à l’intime. L’enchaînement des événements (débâcle de Sedan, chute de Napoléon III, proclamation de la IIIème République, bombardements prussiens permanents, armistice signé par Adolphe Thiers, proclamation de la Commune, Semaine sanglante) sont présentés avec une réelle lisibilité et toujours à hauteur de femme et d’homme, qu’il s’agisse d’évoquer la colère du peuple de Paris face au gouvernement versaillais ou de sa liesse pleine d’espoir soulevée par les réformes sociales de la Commune.
Laurent Seksik trouve l’équilibre parfait entre didactisme historique et intensité émotionnelle. Et c’est d’autant plus fort que la concision du roman et son économie de moyens ne permettent pas de développer outre mesure certains points. Le récit se lit d’une traite tellement il est prenant avec ses révélations qui arrivent très progressivement, dévoilant sur un tempo juste les secrets familiaux et la vérité d’un homme pris dans l’engrenage d’une période troublée, programmé qu’il est pour être une machine à tuer, comme le montrent les superbes lettres écrites à sa compagne et que découvre leur petit-fils.
Si l’émotion à exhumer le passé est aussi enveloppante, c’est avant tout grâce aux personnages auxquels l’auteur donne vie avec beaucoup de force: le grand-père dont on découvre qui il était vraiment et ce qu’il a fait ; l’inoubliable grand-mère, femme libre, droite dans ses valeurs, dépositaire d’une mémoire qui fait mal mais impuissante face aux guerres des hommes qui se répètent; et Lucien Latour, jeune homme qui n’a qu’une vague idée de ce que pourrait être un conflit armé et voit ses certitudes vaciller juste avant de partir au front, au fil du récit de sa grand-mère chérie qui l’a élevé comme un fils, ne sachant plus s’il doit croire cette dernière ou l’institution militaire au service de laquelle il s’est mis et qui lui a appris que les Communards étaient des barbares et des assassins.
« Obéir est le seul, l’ultime devoir du soldat. Le jour où l’on s’engage, on troque sa liberté de conscience contre son uniforme et ses galons. Le Bien est de répondre aux ordres, le Mal est le camp d’en face. »
Guerre franco-prussienne de 1870 et Première guerre mondiale se répondent et dialoguent plus largement avec les conflits actuels car les enjeux existentiels sont les mêmes. Qu’est-ce qu’être un héros ? Laurent Seksik pose ainsi toute la complexité de cette question, explorant avec finesse les notions d’honneur, de devoir et d’obéissance lorsque l’individu se retrouve pris dans les engrenages tragiques d’une furie belliciste qui le dépasse.
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Marie-Laure Kirzy
