« Allah n’est pas obligé », de Najjar et Winczura : la fabrique des enfants soldats

Zaven Najjar et Karine Winczura relèvent un défi audacieux en proposant une adaptation courageuse et surprenante d’un roman d’Ahmadou Kourouma souvent considéré comme inadaptable en raison de sa complexité narrative et de sa voix littéraire unique.

Allah n'est pas obligé - Zaven Najjar et Karine Winczura
© 2026 Najjar / Winczura / Dupuis

Je me souviens avec émotion de la lecture des magnifiques Allah n’est pas obligé et En attendant le vote des bêtes sauvages. Pour avoir longtemps vécu en Afrique de l’Ouest, j’aimais ces pays et ses habitants, sans parvenir à les comprendre. Or, en puisant dans la tradition orale et par son talent de conteur et d’observateur, Ahmadou Kourouma m’en livrait quelques clefs. Il mêlait les passions humaines universelles, l’argent et le pouvoir, à la sorcellerie et au tribalisme. Adapter ses livres était ambitieux. Je n’ai pas vu le dessin animé, mais j’ai lu la banque dessinée qui en est tirée.

Allah n'est pas obligé - Zaven Najjar et Karine WinczuraBirahima est un gamin remuant d’une dizaine d’années qui vit avec sa mère handicapée et sa grand-mère dans un village de Guinée. À la mort de la première, il est envoyé chez sa tante au Liberia, c’est la coutume malinké. À contrecœur, il part avec Yacouba, un marabout au verbe haut qui vend gris-gris et talismans et lui promet de l’argent et une belle vie. Le gamin ne demande qu’à le croire. Nous sommes en 1990, la période est terrifiante pour le Liberia et la Sierre Leone. Ils sont stoppés par des coupeurs de route. Birahima ne doit son salut qu’à son incorporation, forcée, dans une unité d’enfants soldats

Même s’il introduit un personnage féminin et opère des coupes, le scénario de Zaven Najjar et Karine Winczura est fidèle au roman. Pour autant, le choix du dessin animé pose deux problèmes. D’abord celui de la cible : celle du roman était les adultes, éventuellement les lycéens, pas les enfants. Plus grave, le travail de Kourouma (1927-2003) était destiné à être lu, si possible à haute voix. Avant d’être actuaire, il a été soldat. Il a connu la guerre en Indochine, la fièvre des indépendances, puis la prison et l’exil. C’est en associant le malinké à un français déroutant et en s’appuyant sur un dictionnaire, que son héros racontait son histoire avec un vocabulaire et une grammaire uniques. Je n’ai pas retrouvé cette voix, oscillante entre ironie, grossièreté et inventivité, dans les dialogues de l’album.

Les dessins de Zaven Najjar sont tirés du film. La qualité de travail sur les décors et les couleurs est manifeste. L’horreur est montrée, mais sans instance. Mais, si le découpage et les cadrages sont bons, le trait, conçu pour être animé, manque d’expressivité et parfois de netteté.

Si la guerre est éternelle, avouons que le XXe siècle a connu, à défaut de progrès, quelques avancées. L’extermination industrielle et l’apocalypse atomique sont à mettre au profit de l’Occident. La création des enfants soldats revient à l’Afrique de l’Ouest. On avait connu des adolescents mobilisés par des armées en déroute, mais ils étaient encadrés par des soldats de métier. Nos enfants-soldats ont dix à douze ans. Obéissants et autonomes, ils tuent et torturent sans états d’âme. Comment est-ce possible ? Kourouma nous l’explique. Coupez les enfants de leurs familles, confiez-leur des armes, droguez-les et envoyez-les au combat… Les survivants auront appris à tuer. La démonstration est implacable. Relisez Ahmadou Kourouma.

Stéphane de Boysson

Allah n’est pas obligé
adaptation du roman d’Ahmadou Kourouma
Scénario : Zaven Najjar et Karine Winczura,
Dessin : Zaven Najjar
Éditeur : Dupuis
224 pages – 21,95 €
Parution : 15 mars 2026

Allah n’est pas obligé — Extrait :

Allah n'est pas obligé - Zaven Najjar et Karine Winczura
© 2026 Najjar / Winczura / Dupuis

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