Six épisodes, un palace parisien fictif, un casting séduisant et le label HBO en caution : toutes les conditions semblaient réunies pour que Privilèges soit enfin la série que la fiction française n’avait jamais osé faire. C’était sans compter sur la tentation du thriller, qui finit toujours par l’emporter sur l’inconfort du réel.

On attendait Privilèges avec une vraie curiosité : une série française produite par HBO (la marque qui a donné au monde The Wire, The Sopranos, Succession), sélectionnée en compétition officielle à Séries Mania, avec l’excellent Melvil Poupaud, et une promesse de traiter un sujet soigneusement évité en France : le fonctionnement de ces palaces parisiens qui ravissent la clientèle richissime du monde entier, comme lieu d’analyse des mécanismes réels du pouvoir par rapport aux rapports de classe. Au regard de ces attentes, la déception est réelle.
Pourtant, la série commence très bien, avec deux premiers épisodes qui tiennent leurs promesses : une réalisation nerveuse, mais également soignée du point de vue visuel. Manon Bresch, dans le rôle principal d’Adèle, une jeune détenue entrant comme bagagiste dans un palace – le Citadel – pour pouvoir obtenir sa liberté conditionnelle, a une belle présence physique, un jeu direct qui tranche joliment avec les héroïnes bien propres de la fiction française standard. Face à elle, Melvil Poupaud, loin du cinéma d’auteur dont il est issu, livre une prestation solide dans un rôle de composition à la suavité perturbante, et compose un directeur d’hôtel manipulateur, vénéneux, profondément malhonnête. Leur face-à-face, mélange de complicité et de mensonges, est le principal ingrédient qui tient Privilèges debout.
Et puis il y a cette promesse excitante : plonger dans l’envers du décor d’un palace parisien, cet univers – pourtant essentiel à la réputation et à l’image de la capitale – que la fiction française n’a jamais vraiment osé filmer. Le Citadel, palace fictif qui lorgne ouvertement vers la Réserve, est d’abord présenté avec précision quasi-documentaire : les corps de métier, les hiérarchies, les codes vestimentaires, les règles non-écrites. Tout cela est passionnant.
Mais c’est précisément là que le problème commence. Tous ceux qui ont une connaissance directe de cet univers si particulier (qu’ils y aient travaillé, ou qu’ils connaissent des gens qui y travaillent), seront de plus en plus perplexes, voire agacés. Car les palaces parisiens rechignent, pour la plupart et malheureusement, à employer du personnel d’origine africaine ou maghrébine dans les postes en contact direct avec la clientèle. Les postes de responsabilité, qui plus est, sont systématiquement réservés aux professionnels sortant des grandes écoles hôtelières suisses, du Cordon Bleu, de Vatel, etc. En choisissant d’ignorer cette réalité, voire au contraire de faire de la mixité sociale le cœur de son sujet, Privilèges produit un mensonge confortable qui, paradoxalement, absout une industrie pratiquant ce type de discrimination au lieu de l’exposer.
L’autre grande « trahison de la réalité » est structurelle : le développement du scénario, qui louche – c’est le mal de notre époque – de plus en plus ouvertement vers le thriller, exige de ne pas se préoccuper de la vraisemblance des situations. Ici, la discipline interne d’un établissement de ce type, dictatoriale, impitoyable, codifiée jusqu’à l’obsession, est utilisée comme décor dramatique (les uniformes, les règles, la hiérarchie), mais elle est vidée de toute substance réelle dès qu’elle devient un obstacle au récit. Ce qu’Adèle fait, épisode après épisode, avec la complicité du directeur, est proprement impossible dans la réalité d’un tel établissement, parce que le système de contrôle y est si rigoureux qu’il l’interdirait physiquement. Le palace réel n’est pas un terrain de jeu : en faisant du Citadel un espace où tout est finalement négociable, la série trahit ses propres prémisses initiales.
Et le glissement s’accentue, épisode après épisode, jusqu’à une conclusion dont la vraisemblance frôle le zéro absolu. C’est la révélation de ce que la série veut réellement être : un thriller élégant qui préfère l’efficacité narrative à l’inconfort du réel. C’est compréhensible commercialement (et d’ailleurs Privilèges a rencontré le succès à travers le monde), mais c’est décevant artistiquement. Comment ne pas regretter que, avec tous ses atouts, Privilèges n’ait pas voulu montrer ce que le luxe dissimule réellement : pas seulement les frasques de clients excentriques payant pour faire ce qu’ils veulent, au mépris de la morale et des lois, pas seulement les luttes de pouvoir et les petits arrangements entre ambitieux sans scrupules, mais une mécanique sociale violente, ethnicisée, invisible derrière ses règles et ses rituels ?
Les palaces parisiens, les vrais, attendent encore leur série.
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Eric Debarnot
