« Kaya », de Lily H.Tuzroyluke : une magnifique odyssée arctique

Avec Kaya, son premier roman, Lily H. Tuzroyluke fait entendre une voix inupiaq encore rare dans la littérature du Grand Nord. Dans cette odyssée arctique portée par l’urgence et la perte, chaque page fait résonner à la fois un cri de révolte et une profonde déclaration d’amour à l’Alaska, à ses peuples et à leurs traditions.

Lily Tuzroyluke
© Charles J Tice Studio 223

« La variole est venue de la côte. Les chasseurs de baleine soufflent la maladie comme les dragons. Les Yankees veulent leur huile, alors ils ont envoyé la mort se repaître de notre chair. Seront-ils un jour rassasiés ? »

Alaska arctique, printemps 1893. Une épidémie de variole décime les populations autochtones. La sœur de Kayaliruk vient de succomber à son tour ; la jeune Inupiaq et ses trois enfants sont désormais les seuls survivants de leur village. Après avoir allumé un bûcher funéraire pour son mari et sa famille, Kayaliruk prend la route vers le nord en traîneau à chiens avec ses trois enfants, à la recherche d’autres survivants. En chemin, ils sont violemment agressés par des baleiniers blancs qui enlèvent sa fille de cinq ans.

KayaDès que son héroïne se lance à leur poursuite avec ses deux fils âgés de douze et huit ans, farouchement déterminée à retrouver sa fille, le récit rebondit d’action en action. Nature hostile à affronter, entre tempête et débâcle des fleuves, rencontres avec d’autres autochtones, confrontations avec les Blancs, distances folles parcourues jusqu’en Sibérie. Construit de façon très prenante, ce thriller historique au suspense prenant répond aux attentes du genre tant il tient en haleine jusqu’à la fin.

Si Kaya coche toutes les cases du roman d’aventures palpitant, l’engagement de son autrice, palpable dans chaque page, sa sincérité à éclairer un pan sombre de l’expansion des États-Unis lui apporte une profondeur singulière. L’histoire officielle alaskienne vante une colonisation sans guerre prolongée comme dans l’Ouest américain. Lily H.Tuzroyluke dévoile tout ce qui a été passé sous silence : le génocide par épidémie, la violence de l’exploitation et le pillage des peuples autochtones, l’épuisement des ressources alimentaires dont dépendait la survie de ces derniers.

Elle est ainsi parvenue à restituer l’Alaska arctique au moment où il est en train d’être arraché à ses habitants sans être encore totalement contrôlé par les Américains. L’écriture évocatrice et sensorielle du texte fait naître de très belles images célébrant la beauté des lieux (la toundra, rivières gelées en débâcle, mers de Bering et de Beaufort) et de la faune et flore, la richesse des traditions inupiat ainsi que leur ingéniosité, et ce sans jamais faire perdre en intensité l’intrigue principale plus « musclée ».

Forcément, la période se prête au manichéisme tant il est aisé de repérer qui sont ceux qui sont du bon côté de l’Histoire et ceux qui subissent la brutalité colonisatrice des autres. La caractérisation des personnages, autochtones comme baleiniers blancs, n’échappe pas à quelques stéréotypes (à une exception près, un révérend blanc bienveillant). Mais Kaya est une héroïne d’une trempe tellement formidable, mère courage à l’opiniâtreté féroce, prête à braver implacablement tous les obstacles pour libérer son enfant de ses ravisseurs, qu’on a juste envie de partir le couteau entre les dents à ses côtés.

Le personnage de Kaya n’est pas le seul à emporter l’adhésion du lecteur. Il y a un deuxième narrateur, Ibai, qui joint en alternance son point de vue à celui de la mère inupiaq. C’est sans doute la plus belle idée du roman que de laisser entendre la voix de ce baleinier atypique dont c’est sa première expédition à bord d’un baleinier et qui est noir. Sa position marginale lui permet de prendre du recul, de percevoir autre chose de la réalité de la chasse à la baleine ou de l’enlèvement injuste de cette fillette esquimaude. Moins spectaculaire que Kaya, c’est le personnage le plus fort car c’est celui qui évolue le plus, jusqu’au poignant dénouement qui donne toute sa puissance au titre original (Sivulliq-ancestor).

Une réussite que ce premier roman à l’histoire prenante, narrativemement et émotionnellement.

Marie-Laure Kirzy

Kaya (Sivulliq-Ancestor)
Roman de  Lily H.Tuzroyluke
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claire Desserrey
Editeur : Seuil
352 pages – 23€
Date de parution : 7 mai 2026

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