La première saison de Beef transformait un banal incident de circulation en apocalypse hilarante et terrifiante. Cette fois, Lee Sung Jin élargit le champ du désastre : couples toxiques, domination sociale, frustrations économiques, impossibilité du lien humain… : il s’agit de radiographier une époque où la haine et le ressentiment dominent.

Il y avait dans la formidable première saison de Beef (« Acharnés » dans l’habituelle traduction française à côté du sujet qui nous caractérise), qui date déjà de 3 ans, quelque chose d’absurde mais profondément jouissif : un banal incident de circulation engendrait une terrible frustration, qui s’amplifiait au fil de la vie quotidienne pour déboucher sur une véritable apocalypse émotionnelle. Ou comment une simple queue de poisson se transformait en une spirale de haine aussi terrifiante qu’hilarante (enfin, à condition de savoir rire de la haine que nous ressentons tous, de plus en plus, en nous, vis à vis de notre prochain) !
Cette deuxième saison, dont, une fois encore, nous n’avions pas besoin (car pourquoi revenir sur une mini-série quasiment parfaite ?) va heureusement s’avérer très différente, et pas seulement parce qu’elle raconte une nouvelle histoire, avec de nouveaux personnages et de nouveaux acteurs. Ce qui est important de savoir pour ne pas être déçu, c’est que Lee Sung Jin déplace son analyse de la rage individuelle vers quelque chose de plus diffus, de plus inquiétant encore : c’est cette fois la société tout entière qui est contaminée par le ressentiment, par la haine. Le véritable sujet de Beef n’est donc pas, ça devient plus clair encore cette fois, la colère et ses conséquences, mais ce qui la produit : l’humiliation sociale, la frustration économique, les rapports de domination invisibles, la sensation permanente d’être écrasé par quelqu’un d’autre. Cette fois, tout le monde souffre, même les riches, même les ultra-riches, et tout le monde extériorise, exprime cette souffrance par le contrôle, la manipulation ou la violence passive-agressive (avant d’en arriver à la violence physique pure et dure) contre l’autre.
Si l’on est « catastrophiste », on peut même dire qu’Acharnés traite de l’impossibilité contemporaine, dans la société capitaliste, du lien humain. Les couples se parlent comme des négociateurs en temps de guerre. Les rapports familiaux ressemblent à des contrats toxiques. Les personnages sont incapables de la moindre sincérité qui ne soit pas immédiatement contaminée par un rapport de force. Le confort matériel est une prison mentale supplémentaire : la réussite extérieure ne fait que dissimuler – très temporairement – la perspective de l’effondrement psychique des personnages.
Cette seconde saison part de l’histoire d’un couple qui a réussit socialement, grâce au mari qui gère – de manière plus ou moins intègre – un « resort » de luxe (Oscar Issac et Carey Mulligan, tous deux méritant tous les éloges dans des rôles qui figureront parmi les meilleurs de leurs riches carrières). Ils sont victimes d’un chantage de la part d’un autre couple, de « Gen-Z » (dont Cailee Spaeny, comme toujours impressionnante) en situation précaire, tentant de survivre face à une situation économique impossible, aggravée par l’inaccessibilité du système de santé US. Leur conflit va « s’étendre » avec l’arrivée dans le jeu d’un troisième couple, coréen, celui-ci, formé par une milliardaire sans pitié qui est la nouvelle propriétaire du « resort », et son mari chirurgien esthétique de renom.
Nous sommes donc face cette fois à une histoire beaucoup plus complexe, mêlant un discours politique sur la sauvagerie du capitalisme extrême actuel, une prise en compte des questions culturelles puisque le sujet de l’identité coréenne moderne devient peu à peu centrale, jusqu’au final se déroulant à Séoul, et des rebondissements typiques d’un thriller sériel classique. On y perd la sauvagerie instinctive du premier volet, on y gagne une richesse de thèmes nouvelle. Mais, même dans ses moments les plus « sophistiqués » – qui ont amené certains critiques à faire un parallèle avec White Lotus, ce qui nous semble une impasse -, Beef reste une série sur l’humiliation, la honte, la rancœur et la violence qui finit toujours par sortir. Ce qui n’est pas rien !

Terminons sur un sujet qui peut sembler mineur, mais qui ne l’est pas, à notre avis : la présence au générique de Song Kang-ho, l’immense acteur coréen, dont on regrettera évidemment que, en dehors d’un superbe monologue mi tragique, mi bouffon, sur l’amour à de différents âges, dans le dernier épisode, elle ne soit que symbolique, malgré son aura énorme. Nous considérons que sa participation à Beef est un signe que Lee Sung Jin (et Netflix) veu(len)t désormais jouer dans la cour des grandes productions internationales de prestige.
Nous attendons donc une troisième saison de très haut niveau.
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Eric Debarnot
