[Apple TV+] « Star City » : la conquête spatiale sous le règne de la peur

Spin-off inattendu de For All Mankind, Star City abandonne l’épopée héroïque de la conquête spatiale pour s’intéresser à son envers politique. Derrière les exploits soviétiques imaginés par cette brillante uchronie se dessine surtout le portrait glaçant d’un régime où la peur constitue la véritable force de propulsion.

Star City
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En vrai, comme on dit en 2026, ce ne sont pas les Yankees, mais bien les Soviétiques qui ont les premiers mis le pied sur la Lune. Ils y ont même envoyé une femme. Et ensuite, ils ont réussi à envoyer une équipe de cosmonautes tourner autour de Vénus ! Alors, théorie conspirationniste basée sur l’abondance de mensonges distillés, on le sait, par les US depuis des décennies ? Non, on est bel et bien avec Star City dans la forme, tellement populaire ces dernières années, de l’uchronie dystopique. Car Star City est un spin-off, particulièrement étonnant d’ailleurs, de la série de SF à succès For All Mankind, qui nous fait passer de l’autre côté du Rideau de Fer à l’époque de Léonid Brejnev, pour suivre les péripéties de l’épopée spatiale soviétique. Ou plutôt d’une autre épopée spatiale possible, dans un monde où l’URSS bénéficie du génie d’une poignée de scientifiques de pointe, qui permettra au monde communiste de prouver qu’il peut au moins triompher de l’Occident dans l’espace.

Star City afficheMais les huit épisodes – dont on ne sait pas pour l’instant s’ils auront une suite – de Star City, s’ils nous racontent les événements qui suivront le premier alunissage soviétique, ne se centrent pas complètement sur les exploits scientifiques du « Chief Engineer » (dont nous ne connaîtrons jamais le nom !), remarquablement interprété par Rhys Ifans, grand acteur trop rare à l’écran, et de son équipe. Si la science-fiction et la technologie – d’ailleurs joliment rudimentaire à cette époque – tiennent leur place à l’écran, avec des effets spéciaux tout à fait convaincants pour les quelques scènes « spatiales » de la série, elles ne sont pas le sujet de la série de Matt Wolpert, Ben Nedivi et Ronald D. Moore. Là où For All Mankind s’intéressait surtout à l’optimisme technologique US, Star City est un thriller politique et psychologique impitoyable, où la véritable victoire – très improbable – est bel et bien de survivre sous un régime totalitaire : Star City évoque plus, dans ses meilleurs moments, la réussite de Chernobyl que son expansive « série mère » ! Cette ressemblance avec le chef d’œuvre de Craig Mazin va d’ailleurs jusqu’à l’utilisation – gênante, il faut l’admettre – de la langue anglaise parlée (alors que la langue écrite est bel et bien du russe), le casting de Star City étant britannique. C’est là une réserve de taille, même si l’on comprend bien que tourner une série aussi critique vis-à-vis du système soviétique – que l’on n’imagine pas si loin de la réalité de la Russie poutinienne actuelle – avec des acteurs russes n’aurait pas été facile.

Dans Star City, la conquête de l’espace n’est presque qu’un décor : la série nous parle avant tout de l’horreur de la surveillance permanente, et de la paranoïa qui en découle, mais aussi des jeux politiques obscurs et cruels auxquels doit recourir quiconque veut survivre – sans même parler de réussir – dans un régime aussi inhumain. Et, au final, et c’est là que se niche la vraie tragédie de l’histoire, dans les compromis moraux – inacceptables mais également inévitables – imposés par le « système communiste », relayé avec une efficacité terrifiante par le KGB.

L’atmosphère de quasiment tous les épisodes est exceptionnellement oppressante : dans un monde uniformément froid, gris et claustrophobique, la véritable violence est silencieuse, parfois même invisible. Le danger ne vient pas des fusées mais des collègues, des supérieurs, des micros cachés et de la possibilité permanente d’être dénoncé, aussi bien pour des « trahisons » réelles que pour de simples peccadilles. Face à cette oppression, ni l’amitié ni l’amour ne peuvent survivre, et la conclusion de la série est accablante sur ce point. Il faut pointer à ce propos l’interprétation d’Anna Maxwell Martin, dans le rôle de la colonelle du KGB Lyudmilla Raskova, qui constitue sans doute le meilleur de Star City : elle incarne un personnage glaçant – voire terrifiant – mais jamais caricatural, une femme qui semble absolument convaincue que faire régner la terreur est une nécessité politique.

Avec un rythme maîtrisé mais sans temps mort, son absence de sous-intrigues envahissantes, sa tension constante, Star City est l’une des séries TV les plus fortes vues cette année. Plus important peut-être, on peut la regarder non pas comme un retour à l’ambiance de la Guerre Froide, mais comme une réflexion – très pessimiste – sur ce qui se passe actuellement aux USA comme en Chine : contrairement à ce que notre optimisme du XXe siècle nous laissait penser, un progrès scientifique extraordinaire peut parfaitement coexister avec une absence totale de démocratie et de respect de l’être humain. Et c’est évidemment là que, une fois de plus, la forme dystopique permet de livrer un commentaire pertinent sur notre réalité politique.

Eric Debarnot

Star City
Série TV US de Ben Nedivi, Matt Wolpert, Ronald D. Moore
Avec : Rhys Ifans, Anna Maxwell Martin, Agnes O’Casey…
Genre : drame, politique, science-fiction
8 épisodes de 60 minutes mis en ligne (Apple TV+) de mai à juillet 2026

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