Plus de 25 ans de carrière et un nouvel album de The Strokes reste tout de même un petit événement attendu, eu égard de la discographie en dent de scie du groupe depuis le sacro-saint premier album. Mais le décalage entre le fantasme du groupe venu sauver le rock jadis et la réalité sur galette aujourd’hui n’en finit plus de se creuser.

Les chiffres ont ceci de fascinants qu’ils permettent d’établir des repères temporels et de dresser des bilans à la moindre occasion. Prenons The Strokes, sujet du jour, par exemple. Il y a 25 ans (DÉJÀ), en 2001, le groupe new-yorkais publiait son tout premier album, Is This It, élevé depuis au rang de culte et propulsant les cinq garçons parmi les sauveurs d’une scène rock alors à la recherche d’un nouveau souffle et de nouvelles têtes pour concurrencer le rap, au firmament de son succès chez les adolescents et jeunes adultes. Nous voici un quart de siècle plus tard donc et l’arrivée d’un nouveau disque, Reality Awaits, sert de balisage pour jeter un coup d’œil dans le rétroviseur et mesurer l’ampleur discographique d’une entité qui, quoique l’on en dise, aura marqué l’époque de son empreinte.

En effet, chaque sortie depuis le sus-nommé magnum opus est scrutée de très près avec un certain frémissement à l’idée de lui trouver un successeur digne de ce nom. Une attente réelle mais qui s’est tout de même délitée au fil des années puisqu’il a fallu se faire une raison : il n’arrivera sans doute jamais. Dès le deuxième, Room on Fire, le feu sacré s’était d’ores et déjà dissipé malgré quelques sursauts et la suite sera encore pire avec des galettes de plus en plus irrégulières, parfois pénibles mais aussi frustrantes lorsqu’un titre génial en jaillit. Ces mecs savent faire mais s’éparpillent trop, dépendants des coups de génie de son leader Julian Casablancas, pas toujours le plus enjoué pour faire tourner la machine qui plus est.
Puis vint alors en plein confinement du covid, The New Abnormal. Et avec lui la sensation que The Strokes était enfin là où ils voulaient être. Sans être un sommet, il en sortait une certaine sérénité, un son rock plein de synthés enfin cohérent, où les expériences passées en solo ou au sein d’autres formations (Casablancas et son très bon Phrazes for the Young, puis avec The Voidz) ont enfin permis de se recentrer. Moins d’énergie mais une certaine mélancolie de la maturité, portée par de chouettes balades et notamment la magnifique clôture Ode to the Mets.
Pas de quoi donner l’envie au groupe d’enchainer pour autant, comme d’habitude chacun vaquant à ses activités personnelles avant de se retrouver lorsque le leader daigne vouloir en être. Si les sessions ont débuté en 2022, il faudra donc quatre ans de plus pour mettre sur pieds ce Reality Awaits. Six ans entre les deux, et pourtant la sensation d’une passerelle assez évidente. Rick Rubin est toujours là pour chapeauter le projet, et l’ambiance sonore est dans la continuité entre titres « strokesiens » classiques (Lonely in the Future) et ce fameux goût pour les titres plus étirés, plus contemplatifs.
Le souci, c’est que ça ne prend pas cette fois-ci, et que l’album souffre d’un manque criant d’inspiration. Le premier single, Going Shopping, est somme toute sympathique mais oublié dans la seconde, alors que le second Falling out of Love est une longue agonie vers l’ennui. Six minutes de Casablancas sous vocoder, sans rythme, sans le moindre soubresaut. Pas raté, juste chiant à mourir. Et malheureusement la grande majorité de ce nouveau projet tend vers ce sentiment terrible de ne plus rien ressentir à l’écoute d’un disque de The Strokes. Ou alors des choses peu agréables.
Que ce soit la pénible complainte Liar’s Remorse, ou le groove has been de The Fruits of Conquest, il y a trop d’irritants que le reste ne parvient pas à contrecarrer par manque de relief. Tout comme Going Shopping, on se laisse attraper par le côté pop-esque de Going to Babble On, en passant à autre chose à peine le titre terminé. Pourtant l’intro crépusculaire Psycho Shit suivi de l’ambiance new-wave de Dine’N’Dash avaient un semblant d’âme, mais c’est trop peu et trop vite oublié au fil de l’album et des minutes qui s’égrènent vers une seule sensation : le désintérêt.
On ne va pas se mentir : on avait vu la chose arriver. Quand tu repousses la sortie de ton disque à quelques semaines de la date fatidique – initialement prévu pour fin juin – afin de la faire coïncider avec la sortie vinyle, c’est que tu n’es pas certain que ton produit ait une durée de vie et un bouche à oreille suffisant pour tenir la (petite) distance. Redisons-le, ce n’est pas un mauvais disque dans le sens crash artistique, et c’est d’ailleurs peut-être encore plus triste. Pas de déception, juste de l’indifférence. Ils viennent sans doute tout simplement d’épuiser le crédit d’intérêt engrangé par un sommet il y a deux décennies de cela, auquel six albums assez bons/moyens/passables ont succédé. Avoir tenu ce fameux quart de siècle simplement sur Is This It en dit énormément sur l’impact de celui-ci. Mais qu’il n’y ait plus rien désormais qu’une lointaine sympathie nostalgique en dit tout autant sur la suite.
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Alexandre De Freitas
