Pour son deuxième roman, Léa Tourret continue son exploration de la fin de l’enfance, quand les pré-ados hésitent entre les turpitudes de leur quotidien à hauteur de môme et les craintes d’un monde adulte qui n’offre guère de perspective rassurante. Sauvage et poétique.

La canicule actuelle semble être le parfait environnement pour rentrer dans l’univers moite et malaisant de ce livre. L’autrice évoque d’emblée la chaleur étouffante et une nature poisseuse et hostile qui cohabite avec cette colonie de jeunes adolescents lors d’un séjour d’été. Parmi les jeunes, ou plutôt hors des jeunes en bande, Yara et Moussa, les deux pestiférés. L’un qui choisit délibérément de s’exclure, l’autre dont la boulimie maladive la classe derechef parmi les boulottes à éviter. Comme à l’école, des clans se forment, du harcèlement progresse lentement mais sûrement. Et à cette hauteur d’enfant, l’écriture de Léa Tourret se veut sèche, cruelle, plongeant sans fard dans les visions à la fois simples et cauchemardesques que se font les mômes entourés de terres qui paraissent hostiles tout autant que les camarades. L’enfer, c’est tout pour ces deux quasi-parasites. On est forcément pris dans une empathie pour eux, alors que rien n’est fait pour nous attendrir : la distance mise par le texte entre les actions et les ressentis provoque davantage un malaise étrange, quelque chose d’indicible mais fatal. Comme un Majesté des Mouches plus contemporain mais tout aussi glaçant.
Puis le point de non-retour arrive : un drame dans la ferme à côté de la colonie, un cheval meurt, c’est forcément à cause des deux marginaux du groupe. Un tribunal aussi enfantin que lapidaire se met en place : pour le bien de tous et d’eux-mêmes afin d’échapper à la sentence des adultes, Yara et Moussa doivent fuir, disparaître. Et ce sera dans la forêt d’à-côté. Livrés à eux dans un milieu sombre et inconnu, le duo improbable va devoir vivre, survivre. Et se construire aussi.
Point de bascule net pour Les enfants sont allés au bois : le thriller social se mue petit à petit en conte initiatique ; tels Hansel et Gretel, ou deux enfants de la famille du Petit Poucet, ils vont à la fois se chercher, se découvrir dans un monde à nouveau hostile, surtout cet univers naturel de plantes, arbres et petits animaux, mais néanmoins loin des bourreaux, loin de ceux qui jugent, loin des regards. Et c’est encore sans compter sur les adultes : ils ont cherché à les éviter en fuyant, et ceux qu’ils vont rencontrer dans les recoins forestiers ne seront pas pour les faire changer d’avis sur la confiance à leur accorder.
Rien n’est très rassurant chez Léa Tourret : quitter le monde parfois cruel et compliqué de l’enfance, c’est aussi basculer vers un monde plus adulte mais dangereux et inquiétant : la planète devient folle, la nature cherche à se venger de ce qu’on lui fait subir, et les grands qui peuplent cette Terre ne valent rien. Alors que faire ? Essayer de croire en ses propres forces, se dépasser et s’aimer contre vents et marées, loin des autres, loin des peurs rationnelles et irrationnelles de ce qui nous entoure. Le propos peut être déstabilisant, son traitement aussi : Léa Tourret puise dans tous les genres de la littérature enfantine ou la fable et le conte, pour les tordre avec cruauté et poésie. Le résultat n’est pas agréable mais fascinant, avec des passages extrêmement forts sur ce que l’on a tous ressenti enfants ou jeunes adolescents. Le dernier tiers part un peu trop dans le fantasmagorique pour nous convaincre totalement, mais l’ensemble demeure tellement original qu’il faut vraiment se plonger dans ce beau roman lourd et poisseux, comme l’est cet été orageux et difficilement supportable.
![]()
Jean-François Lahorgue
