L’audacieuse adaptation en format BD du classique d’Hemingway ravit les uns et horripile les autres. Et pose à nouveau la sempiternelle question de la transposition « en images » des chefs d’œuvre de la littérature.

On est en pleine Guerre Civile espagnole, quand les combats font rage entre Républicains et Nationalistes (les « Franquistes »). Robert est un américain, expert en explosifs, qui a rejoint les rangs des brigades républicaines et a pour mission – presque une « mission-suicide – de faire sauter un pont, dont la destruction permettrait la prise de Ségovie. Mais il va tomber follement amoureux de Maria, l’une des membres de son groupe…

Tout le monde (… enfin, c’est moins sûr pour les plus jeunes de nos lecteurs !) connaît l’histoire de Pour qui sonne le glas, l’un des chefs d’œuvre d’Ernest Hemingway, Prix Nobel de Littérature. Soit pour avoir lu livre, soit pour avoir vu sa célèbre – même si pas vraiment folichonne – adaptation hollywoodienne par le quasi inconnu Sam Wood en 1943, avec Gary Cooper et Ingrid Bergman.
L’adaptation en BD qu’en proposent JD Morvan, qui a pris quelques liberté avec le texte original, et c’est son droit, et Pierre Dawance, qui s’est livré à une mise en image très peu conventionnelle, est ce que l’on a envie de qualifier de « beau livre », un très beau livre même, dans une édition superbe de Sarbacane. Le genre d’ouvrage qui figurera en bonne place dans la bibliothèque des amateurs de littérature de prestige.
Il reste que transposer « en images » (on utilise volontairement ce terme « vague », car la question se pose de la même manière pour les films ou les séries TV « inspirée » de chefs d’œuvre de la littérature) un monument soulève toujours beaucoup de questions. Est-ce finalement la garantie d’un résultat de bon niveau, vu la qualité de la matière première ? Ou, au contraire, est-ce la porte ouverte aux critiques les plus virulentes, et parfois les plus injustes, de la part des thuriféraires du livre ? Il n’y a qu’à voir ce qui se passe en ce moment sur les réseaux sociaux à propose de la version « nolanienne » de l’Odyssée pour vérifier qu’une relecture moderne de « classique » indispose largement les « gardiens du temple »…
L’audace de cette adaptation – car elle n’en manque pas – ne réside pas dans les changements apportés à l’histoire inventée par Hemingway, qui concernent avant tout le rôle de Pablo, le chef contesté du groupe de Républicains, et la raison pour laquelle la destruction du pont ne pourra pas avoir lieu comme initialement prévu. On la trouve plutôt dans les choix graphiques, très inhabituels pour ce genre de récit, de Dawance : une absence de détails dans la représentation des visages des protagonistes (évidemment déroutante alors que la force du livre original réside avant tout dans les relations entre les membres du groupe, et les terribles dilemmes qu’ils affrontent), et d’une manière générale, une grande simplicité des décors comme des personnages, le trait étant remplacé par le jeu des couleurs. C’est clairement contre-intuitif pour un tel récit, mais cela présente le grand avantage de placer réellement les mots – et en particulier les dialogues – au centre de Pour qui sonne le glas : cela fonctionne particulièrement bien dans la représentation des longues et vigoureuses discussions, d’ailleurs typiques de la culture espagnole, que Hemingway lui-même avait privilégié, lui qui était plus intéressé par le contexte géographique, social et culturel – et bien sûr par la force des exploits individuels – que par l’idéologie des combattants.
Parce que le livre de Morvan et Dawance est tout sauf une adaptation « scolaire », évidente, il permet à chacun d’y trouver – ou pas – ce qu’il y cherche, et d’être éventuellement surpris et dérouté. Une bonne surprise, donc.
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Eric Debarnot
Pour qui sonne le glas
Scénario : JD Morvan (d’après Ernest Hemingway)
Dessin : Pierre Dawance
192 pages – 29 €
Éditeur : Sarbacane
Date de parution : 15 avril 2026
Pour qui sonne le glas – extrait :

