Sous les dehors d’une fable absurde sur le monde de l’art et celui de l’entreprise, Fulvio Resuleo et Antonio Pronostico livrent avec L’Élu une BD singulière, élégante et joliment dérangeante.

La première saison de la série Severance avait été, à l’époque, un vrai (et un beau) choc : la description du monde du travail, aussi drôle que terrifiante, avait marqué les esprits. Kafka « modernisé » – lui qui n’en a pas besoin – et son regard appliqué à l’inhumanité fondamentale des tâches absurdes accomplies au sein d’une grande entreprise mystérieuse, caractéristique du capitalisme oligarchique actuel : ce n’était pas rien. On ne sait pas si c’est Severance qui a inspiré l’Élu à Fulvio Resuleo, son scénariste, mais on y retrouve une même atmosphère anxiogène, une violence non dite, tout en gardant une légèreté bienvenue : d’évidentes correspondances, même si, et c’est tout son intérêt, le récit se déplace dans un environnement différent, celui de l’art et des comportements hédonistes, mais aussi de dérives morales, que l’on jugera – non sans simplisme, qu’on nous pardonne ce raccourci – plus « européen ».
L’élu nous raconte donc l’histoire de Petruello, un poète en mal de reconnaissance, dont le principal talent est la calligraphie… puisque ses poèmes sont écrits à la main (et ensuite publiés sous cette forme). Et c’est ce talent-là qui le fait remarquer par une mystérieuse entreprise, qui va l’embaucher et le payer grassement pour écrire des textes en apparence incompréhensibles. Petruello découvre alors le monde du travail, avec ses rapports toxiques entre employés ou avec les supérieurs hiérarchiques, et ses objectifs mystérieux : il s’habitue fort bien à cette nouvelle « aliénation », jusqu’à être repéré et désigné comme « l’élu » par le mystérieux dirigeant de la société. Mieux vaut ne pas raconter la suite, et les étonnantes – mais largement absurdes – péripéties de la vie professionnelle et intime de Petruello, car ce serait retirer une partie de l’intérêt de la lecture de L’Élu… même s’il vaut mieux prévenir le lecteur qu’il ne doit attendre ni grande révélation, ni twist « à la mode ».
L’Élu, au-delà de la satire pertinente qu’il propose, aussi bien de l’univers impitoyable du travail que de la déliquescence qui guette la vie d’un artiste fauché et sans succès, en passant par les piques finales contre la duplicité fondamentale de la société, mérite d’être lu du fait de sa grande originalité et de son élégance formelle. Il y a d’abord cette idée curieuse – et déstabilisante – de proposer une lecture, parallèle aux images, du « texte » de la BD, qui peut être comprise soit comme les notes prises par Petruello au travail, soit comme le travail préparatoire de Resuleo pour la conception de la BD. Une belle mise en abyme du récit, qui augmente encore sa déréalisation.
Et puis il y a le dessin et la mise en couleurs, remarquables, de Pronostico, qui élèvent le travail intellectuel de Resuleo à un niveau supérieur : mélange de sévérité et d’une froide architecture – aussi bien dans les mouvements des personnages que dans leur environnement – contrebalancé par une fantaisie chromatique, les couleurs vives dérapant parfois vers un psychédélisme acide, les images de l’Élu correspondent idéalement à une version italienne, c’est-à-dire élégante, créative, du blanc aseptisé de Severance.
Il n’est pas certain que L’Élu plaise à tout le monde – les lecteurs les plus rationnels en sortiront peut-être frustrés ! -, mais il s’agit sans aucun doute de l’une des expériences les plus originales et fortes proposées ces derniers mois. Encore une confirmation que la BD demeure l’un des espaces de création les plus libres qui soient, capable, lorsqu’elle ose autant que L’Élu, de surpasser bien des œuvres de la littérature traditionnelle.
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Eric Debarnot
L’Élu
Scénario : Fulvio Risuleo
Dessin et couleurs : Antonio Pronostico
Traduction de l’italien : Enrico Pinto
Editeur : Steinkis / Aux Confins
112 pages – 22,00 €
Parution : 19 mars 2026
L’Élu – extrait :

