Beth Orton – The Ground Above : invincible comme le deuil !

Le « creux » des vacances d’été est le moment idéal pour rattraper notre retard sur les albums les plus intéressants sortis ces derniers mois : aujourd’hui revenons sur The Ground Above, le neuvième album de Beth Orton, qui réussit l’exploit de réaliser une suite à son chef d’œuvre de 2022, Weather Alive, qui n’est en rien décevante.

Beth Orton Photo Kasia Wozniak
Photo : Kasia Wozniak

Il n’est sans doute pas inutile de replacer ce neuvième album de Beth Orton dans le contexte de sa carrière. De rappeler qu’elle a débuté musicalement – après une courte carrière d’actrice – grâce à sa rencontre avec William Orbit et The Chemical Brothers, au milieu des raves et des beats qu’on adorait à cette lointaine époque (on parle quand même du début des années 90, là !) : sa voix fragile détonnait joliment par rapport aux transes en tous genre. Puis, au fil des années, elle est devenue une sorte de représentante d’un genre musical improbable, étiqueté « folktronica », un mélange improbable de sensibilité folk et d’habillage électronique. Pas inintéressant, mais rarement renversant. Et la cinquantaine est arrivée, et Beth Orton a trouvé sa voix, sa voie, comme cela arrive finalement plus souvent qu’on le dit dans un monde qui préfère célébrer la jeunesse : retour à la musique « organique », avec plus vrais musiciens que de machines, ouverture vers une sorte de sensibilité jazz, acceptation d’un surplus d’émotion, avec une voix plus mûre. Résultat : Weather Alive, en 2022, a été classé « chef d’œuvre » par beaucoup de critiques.

The Ground AboveCe qui nous amène à l’étape suivante, et à la question inévitable : que faire après le sommet ? Il pouvait être tentant pour Beth Orton de poursuivre ses pérégrinations musicales, de chercher d’autres manières de s’exprimer, dans la logique de sa carrière sinueuse. Mais non, elle nous revient à 55 ans avec son neuvième album, The Ground Album, exactement dans la continuité de son précédent. Et ce qui est fort, c’est que nulle déception ne colore notre réception de ce jumeau tardif, puisqu’on y retrouve la même musicalité suave et bouleversante, le même sens de l’espace et du volume, des sons et du silence. Avec la même émotion dans la voix de cette chanteuse dont on n’attendait pas forcément grand chose, mais qui, avec le passage des années, est devenue « grande ».

L’ouverture de l’album, avec le morceau éponyme, le plus long des huit puisqu’il frôle les neuf minutes, est stupéfiante. « I′m invincible as grief / Violent as a blade of spring released / Ecstatic as a mother’s love / Tearing through the ground to the sky above » (Je suis invincible comme le deuil / Violente comme une lame printanière qui se libère / Extatique comme l’amour d’une mère / Fendant la terre pour atteindre le ciel), menace Beth Orton, presque tellurique pour le coup. Quelque chose de moins éthéré que sur l’album précédent, comme si les années qui passent alourdissaient Beth Orton, la retenaient au sol, mais… dans le bon sens du terme. Oui, le « poids des années » est tangible, et c’est encore plus beau, même si, sur cette chanson-monstre, ça fait un peu peur. A la fin, on se dit qu’on n’a pas véritablement besoin du reste du disque, après ça.

Heureusement, arrive alors Before I Knew, dans un registre différent : plus délicat, plus mélancolique, plus… fragile. Mais grâce à la remarquable respiration de la musique, on évite la sensation d’un retour en arrière, et on laisse la sensibilité du chant nous toucher. Alors il y a Cigarette Curls, une chanson très « soul », sans doute moins singulière, mais superbement accessible (il y a même des solos de guitare, et des crescendos émotionnels) : a priori, ce devrait un « crowd pleaser » lors des prochains concerts de la dame. Mais derrière la vigueur de l’interprétation, il y a ce linceul de doutes et de regrets qui confère au morceau une vraie texture, et une profondeur additionnelle :  « But I did what I knew I would do / I did everything I said I wouldn’t do / I was running, I was afraid, I was afraid » (Mais j’ai fait ce que je savais que je ferais / J’ai fait tout ce que j’avais dit que je ne ferais pas / Je courais, j’avais peur, j’avais peur).

Les quatre chansons suivantes, de Waiting à Love You Right, plus courtes (autour des cinq minutes), sont consacrées aux douleurs de l’amour, de sa perte, et de l’angoisse de le retrouver. Rien d’original sans doute, mais Beth Orton trouve toujours la manière d’exprimer des sentiments convenus de manière originale et forte : « I keep waiting for the hurting to stop / I’ve been waiting for the punchline to drop / I’ve been waiting ’til forever had come / Before I knew it, it had already come and gone » (Je n’arrête pas d’attendre que la douleur cesse / J’attends que tombe la chute de la blague / J’ai attendu que l’éternité arrive / Et avant même de m’en rendre compte, elle était déjà passée). Chacune des quatre chansons a son charme propre, qu’il provienne de la mélodie, du rythme, de l’orchestration, ou, la plupart du temps, de la manière dont la voix de Beth Orthon, désormais un peu cassée, articule chaque phrase, lui confère une amplitude qui transcende les clichés de l’amour.

Et puis on en arrive à la conclusion, Otherside, un titre qui – de manière improbable – atteint les mêmes sommets que l’introduction de The Ground Above. Mais dans un registre bien différent : à l’image de la pochette, on décèle ici une once de mysticisme, de foi en un autre monde, meilleur peut-être, ou tout au moins délesté de la cruauté inhérente à notre condition humaine, qui a nourri les chansons précédentes. Ce qui permet de boucler ce grand disque douloureux sur une note plus positive : « Go and sing out for your freedom / Sing out for your life / Sing out for another day / You get to make it right » (Va chanter pour ta liberté / Chante pour ta vie / Chante pour un jour nouveau / C’est à toi de faire en sorte que tout aille bien). Car rien n’est perdu, il est encore possible de se construire une vie, meilleure peut-être, même une fois que tout a été dévasté.

On en accepte l’augure.

Eric Debarnot

Beth Orton – The Ground Above
Label : Partisan Records
Date de parution : 26 juin 2026

 

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