« Croire au code », de Sarah Tadlaoui : quand le code dérail

Dans Croire au code, Sarah Tadlaoui plonge au cœur du capitalisme technologique à travers le parcours d’une experte en IA qui croit pouvoir maîtriser les règles du jeu mais découvre qu’elle est devenue le bug du système qu’elle sert. Un premier roman qui fait de la langue de la Tech une matière littéraire pour mieux révéler les illusions de la performance.

Sarah Tadlaoui
©Philippe Matsas

Docteure en intelligence artificielle, la narratrice intègre une start-up en pleine croissance après une thèse sur la maintenance prédictive. Recrutée pour la transformation digitale, elle déploie une stratégie millimétrée pour conquérir sa place. Coder. Faire couler les données. Gagner le projet. Obtenir la promo. Grimper les échelons. Devenir celle qu’ils attendent. Telle une fonction algorithmique, elle se tend tout entière vers la réussite de l’entreprise, sans savoir où placer le curseur ni comment ne pas devenir la proie de cette course à l’optimisation.

Sarah Tadlaoui a passé dix ans dans la Silicon Valley, travaillant notamment dans l’équipe IA de Google. Elle a toute l’expertise et la légitimité pour parler de la Tech, monde du travail méconnu et fantasmé, mais cela ne suffit pas pour écrire un bon roman. A l’instar d’un Joseph Ponthus, elle est parvenu à injecter du romanesque à partir de son expérience professionnelle et à en faire une matière littéraire à part entière.

Croire au code

« Le beat déferle, accélère sa course, les têtes bougent en rythme, ça pousse, ça devient inévitable – irruption de la slide finale : utilité maximale, efficacité optimale, impact démesuré et si on tire la chaîne de conséquences suffisamment loin, plus d’énergie, plus de vie sauvées. Bam ! Jubilation du drop qui s’abat. Fauve sentiment de puissance. Avant que ne s’ouvre le silence.
C’est donc cela, être un homme ? »

Et comme dans À la ligne, tout commence par un travail aussi tonique que précis sur l’écriture. Sarah Tadlaoui invente une langue qui épouse l’expérience algorithmique à coups de phrases punchy. Anglicismes, jargon vide de la Tech, syntaxes informatiques, slashs et barres — « la phrase non terminée, c’est de l’optionalité augmentée » —, passages en italiques pour faire entendre les voix qui planent sur les pensées de la narratrice, parenthèses qui traduisent le souterrain derrière les discours : tout concourt à faire de cette langue professionnelle une matière littéraire. Le tout avec un humour plein de verve.

Qu’est-ce qu’une langue qui prétend optimiser le monde fait à notre manière de penser ? Ce qui est très fort avec ce dispositif littéraire, c’est qu’il fait ressentir comment le langage professionnel finit par contaminer la pensée, les gestes devenant une structure narrative. Progressivement, le fonctionnement interne à la start-up qui semblait rationnel apparaît de plus en plus absurde avec ces process kafkaïen, réunions et objectifs qui ne débouchent sur rien.

« Il était une fois l’IA au service de blablabla, un royaume aux courbes très pentues et aux gouffres tout doux. »,

Sarah Tadlaoui distille du malaise en entremêlant les paragraphes sur le travail dans la tour de verre et ceux sur la vie privée de la narratrice (ses relations familiales ou amoureuses), en intercalant des plages poétiques au cœur de la Tech. Elle le fait sur un rythme d’autant plus rapide que ses paragraphes sont très courts, ce qui donne la sensation de voir la narratrice jongler jusqu’au vertige en mode quasi schizophrénique avec des univers qui n’ont rien à voir ensemble.

« A quel moment exactement est ce que /
Je m’obstine à chercher le palier alors que je sais qu’il ne peut s’agir que d’une pente. »

Elle, la transfuge de classe dont les parents de milieu populaire ne comprennent rien à son univers, pas plus que son petit ami – tellement parfait qu’on le dirait sorti d’une savoureuse pub parodique ou d’un sketch du Blond de Gad Elmaleh – qui cite de la poésie à tout bout de champ. Elle croyait au code comme langage infaillible, fiable et prévisible ; au travail comme source d’émancipation et d’ascension sociale démocratique. Elle découvre les jeux de pouvoir, les subterfuges du marketing, l’invisibilisation des femmes et l’esprit cow-boy de ses collègues.

« Je voulais y arriver, obtenir la promo, rendre Kennedy happy, libérer les loups, réduire la dépense d’énergie, faire couler l’impact et l’efficacité, je voulais que nos mots fassent ce qu’ils disent, que se taisent les voix dans ma tête, je ne voulais plus jouer aux dépens, aux jeux de balles, aux féminicides
je voulais que cessent les clignotements dans la matrice, la grouillante arborescence, du silence
je voulais faire taire le bruit qui dévorait mes nuits, le système d’aération et les doutes en boucle, je voulais poser ma tête sur les cuisses de ma mère et que ses mains caressent mon crâne sans bruit. »

L’algorithme qui la définissait se transforme peu à peu en code d’autodestruction. Ce qui n’était d’abord qu’une chronique ironique et nerveuse de la Tech prend alors une autre profondeur. Car derrière les process, les slides et les mots-valises, c’est une femme qui cherche à reprendre prise sur sa propre existence, sur son corps, sur ses désirs et sur les voix qui l’habitent. La mécanique de la performance finit par révéler ce qu’elle cherchait à enfouir : une vulnérabilité, un besoin de tendresse, une histoire familiale. La déprogrammation devient alors une affaire intime : derrière le code, c’est une femme qui se défait.

Une entrée en littérature épatante, où l’invention formelle nourrit autant la satire que l’émotion, et racontent l’intime tout en éclairant les transformations du monde.

Marie-Laure Kirzy

Croire au code
Roman de Sarah Tadlaoui
Editeur : Héloïse d’Ormesson
302 pages – 18€
Date de parution : 27 août 2026

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