Avec son inoubliable La Petite Bonne, Bérénice Pichat s’était imposée comme l’une des grandes révélations de la rentrée littéraire 2024. Dans Un marché noir, elle explore à nouveau les failles et les ambiguïtés de l’âme humaine à travers deux destins pris dans la tourmente de la Deuxième guerre mondiale. Un roman d’une remarquable maîtrise narrative et d’une grande puissance émotionnelle.

Lorsque nous faisons la connaissance de Servane en septembre 1941, elle a seize ans, vit avec son beau-père, orpheline de mère, n’ayant jamais connu son père. Et « elle a faim. Cela fait longtemps maintenant. » Elle travaille à mi-temps dans une boulangerie, ce qui lui permet de rapporter chez elle un pain de misère obtenu en raclant les restes de farine, de quoi compléter la maigre pitance apportée par les tickets de rationnement.
L’Occupation à Paris pendant la Deuxième guerre mondiale, on a l’impression d’en connaître par cœur ses histoires de collaboration dégueulasse et de résistance héroïque. Et pourtant, on a rarement lu des pages aussi précises sur le marché noir et le rationnement organisé par les autorités françaises, on a rarement lu des descriptions aussi nettes sur le quotidien de Français ordinaires, sur les effets de la faim et la détresse, physique comme psychique, dans laquelle elle plonge un individu.

Le récit court de septembre 1941 à septembre 1944, et ce n’est pas un hasard si l’autrice choisit de concentrer l’intrigue sur 1943, une année bascule qui laisse entrevoir une possible victoire des Alliés, une année tournant concernant le marché noir puisque c’est à ce moment qu’il change de statut. Les Allemands accélèrent le pillage économique de la France et demande à Vichy d’organiser une répression contre tous ceux qui le pratiquent. Le marché noir n’est plus le comportement d’un salaud mais un acte patriotique encouragé par la Résistance.
Si le contexte historique apporte énormément de profondeur au récit, Un marché noir est avant tout un roman de personnages : Servane, la jeune fille forcément fragile qui fait ce qu’elle peut pour survivre et grandir sous ses temps difficiles, et Paul, un mercanti profiteur du marché noir, forcément un sale type.
Au départ, on se dit qu’ils nous sont familiers, ces personnages très typés. Mais la vie n’est jamais tracée d’un seul trait sous la plume de Bérénice Pichat qui excelle dans l’art du portrait. Jamais elle ne les enferme dans des cases préremplies. Grâce à une construction très habile divisant le texte en deux parties suivant la même chronologie, une consacrée à chacun, leurs récits se complètent, s’éclairent sous un jour différent car la réalité de l’un n’est pas celle de l’autre.
« Elle apprend. A chaque fois, elle s’est sentie vraiment là. Tellement vivante. Tellement libre. Il serait faux de dire qu’elle n’a plus peur – mais l’exaltation l’emporte. »
Au fil des pages, le regard porté sur Servane et Paul évolue. Servane prend de l’assurance, semble devenir la femme qu’elle veut être en se sentant utile maintenant qu’on lui a confié une mission dont elle ne mesure ni les enjeux ni les conséquences. Quant à Paul, le désenchanté opportuniste sans idéaux, il se dévoile dans des apartés à la première personne, bien au-delà de ce qui pouvait être supposé.
Ce sont les zones grises qui intéressent Bérénice Pichat, la complexité d’une personnalité. La période historique, pleine de dangers, injecte du tragique aux actions de ses personnages embarqués dans quelque chose de plus grand qu’eux. Et puis, il y a ses mystérieux chapitres en vers libres, à la première personne. L’urgence de ce « je » déchire mais impossible de deviner avant les dernières pages qu’elle est la teneur du drame qui court.
L’intensité émotionnelle monte crescendo et s’accélère dans le dernier quart dans une densité romanesque totalement maitrisée. Les dernières pages bouleversent par ce qu’elles disent de notre fragile humanité lorsqu’elle est prise dans le tourbillon infernal de l’Histoire. Comment aurais-je réagi à la place de Servane, de Paul ? Peut-on changer et atteindre la rédemption ? Bérénice Pichat questionne subtilement et oblige à sortir de la vision binaire d’une période où la frontière entre le bien et le mal, la résistance et la compromission se floute en permanence. Un très beau roman.
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Marie-Laure Kirzy
