« Le septième siffleur » de Colin Niel : des héritages en migration

Trois lieux dans un monde qui change, trois récits de filiation et de transmission reliés par un oiseau limicole, le courlis cendré, au fil de sa migration du Royaume-Uni vers le Maroc en passant par la France. Et tout le talent de Colin Niel pour écrire un roman juste et sensible sur notre rapport au vivant.

colin niel
© Bénédicte Roscot

Dans les Highlands écossais vit Fiona sur l’exploitation agricole en crise tenue par son mari, son fils adolescent vient d’être diagnostiqué d’une maladie qui va lui faire progressivement la vue. Suite à sa rencontre avec une activiste écologiste qui propose des schémas agroenvironnementaux subventionnés pour permettre aux oiseaux migrateurs de nidifier, elle décide de braver l’interdiction de son mari et aménage en secret une prairie de fauche, se souvenant à quel point les oiseaux l’ont toujours émerveillée.

De l’autre côté de la Manche, Willy chasse le gibier d’eau dans la baie de Somme. C’est un des meilleurs sauvaginiers du coin depuis qu’il a été initié par son beau-père. Il espère à son tour transmettre sa passion à son jeune fils, mais celui-ci se déclare anti-chasse. Quant à Hamza, il travaille avec son père guide ornithologique de la Merja Zerga, une réserve écologique marocaine sur l’Atlantique entre Rabat et Tanger, mais ne rêve que de migrer loin d’où il est né.

le septieme siffleur

« Ça fait trois jours que je viens ici, pour le regarder. Je le trouve tellement beau. Regarde son cou. On dirait presque un courlis à bec grêle. Enfin, je n’en ai jamais vu, mais … je ne sais pas, j’imagine qu’il devait ressembler à ça, avant que l’espèce ne s’éteigne. »

Personnage à part entière plus que simple décor, la nature a toujours imprégné les romans de Colin Niel. C’est à nouveau le cas ici avec des descriptions superbes notamment de la Baie de Somme. On connaît l’engagement de l’auteur sur les questions environnementales, lui qui a travaillé douze ans à la préservation de la biodiversité en France métropolitaine, en Guyane ou en Guadeloupe.

Lorsqu’un auteur utilise ses textes comme vecteurs de messages sur l’état du monde, il peut arriver que son propos soit asséné de façon peu fine, à coups de sentences moralisatrices ou de situations manichéennes. Rien de tout cela ici car Colin Niel reste à hauteur d’humain qu’il s’agisse de parler de la disparition des zones humides qui mettent en péril les oiseaux migrateurs (le courlis à bec grêle a officiellement été déclaré éteint en 2024), de chasses traditionnelles (de moins en moins acceptés socialement avec les frustrations que cela implique pour les amateurs).

Fiona, Willy, Hamza, tous vont faire l’expérience d’une rencontre avec un courlis, peut-être le même, peut-être pas, peu importe car cette rencontre les bouleverse, réveille quelque chose de profondément enfoui chez ces êtres qui ne se sentent pas à leur place, en quête d’eux-mêmes. Fiona questionne son rôle d’épouse et de mère tout en prenant conscience de la crise agricole, Willy commence à remettre en cause l’éducation à la dure teintée de virilisme toxique qu’il a reçue de son beau-père, Hamza hésite entre être personne en Espagne ou ne pas être ce que son père veut qu’il soit au Maroc, tout en gardant sa capacité d’émerveillement face à un oiseau.

« Fiona se dit que, parmi les choses qu’elle-même voulait transmettre à son garçon, il y avait celle-là : le chant des limicoles sur les terres agricoles. Ce chant que, le jour où il aurait perdu la vue, il pourrait encore entendre comme une preuve qu’il était toujours ici chez lui. Comme une preuve que la vie continuait, malgré tout, que les saisons de son enfances rythmaient encore les ans. Et cette pensée la bouleversa. »

En restant au plus près des émotions de ses personnages, Colin Niel pose des mots simples et précis sur leurs épiphanies respectives, avec une empathie qui emporte immédiatement l’adhésion. Et c’est sans effet de manches, de façon fluide et naturelle qu’il parvient à fusionner quête intime et questionnement universel sur notre rapport au vivant et sur la cohabitation entre les espèces.

En fait, il n’est question que d’héritage dans ce roman, de ce que nous voulons laisser à nos enfants de ce monde qui change à vive allure et inquiète. Le titre vient d’une légende irlandaise qui raconte que six mystérieux oiseaux volent à la recherche du septième, et que lorsque ce dernier sera retrouvé, ses sifflements annonceront l’imminence d’une tragédie, peut-être la fin du monde.

Un roman sensible et profondément humain, qui nous invite, avec beaucoup de justesse, à réfléchir à ce que nous transmettons, mais aussi à ce que nous risquons de perdre. Et si le septième siffleur annonçait une fin, Colin Niel laisse surtout entendre ici la possibilité d’un autre rapport au vivant, plus attentif et plus humble.

Marie-Laure Kirzy

Le septième siffleur
Roman de Colin Niel
Editeur : Seuil
368 pages – 22€
Date de parution : 21 août 2026

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