Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : Aujourd’hui, Floodland, un album aussi impressionnant que son auteur est antipathique.

Je place More, méga-single de Vision Thing, l’ultime et troisième album des Sisters of Mercy, sur le podium de mes chansons préférées, juste derrière Open Up And Bleed des Stooges et Mother Of Pearl de Roxy Music. Récemment, je mentionnais qu’être fan d’une œuvre ne signifie pas que l’on cautionne les comportements de son auteur. Ou, plus exactement, on peut reconnaître l’impact qu’une œuvre produite par une personne discutable a pu avoir sur nous. Lorsqu’il s’agit du contrôle au sein d’une entité musicale, la notion de dictature n’est jamais bien loin. Il y a bien sûr des exceptions. Bowie, Bashung et Nick Cave furent ainsi réputés pour lâcher la bride des musiciens, les dirigeant sans que cela soit ressenti comme tel, sculptant la singularité d’une œuvre dans une production collaborative. Néanmoins, les control freaks revendiqués sont bien plus répandus. Les Zappa, Prince, Roger Waters, James Brown, Billy Corgan et autres Phil Spector. Au vu des informations dont on dispose à son sujet, il fait peu de doute qu’Andrew Eldritch figure dans le haut du panier de cette sulfureuse catégorie. Né Andrew William Harvey Taylor en 1959 à Ely, bourgade au nord-est de Cambridge, il est très tôt intéressé par les mots, au point d’aller à Oxford pour étudier la littérature française et allemande, puis à Leeds pour suivre des cours de mandarin en 1978. C’est durant cette période qu’il rejoint la scène punk comme batteur pour des groupes locaux.
Sa rencontre avec le guitariste Gary Marx en 1980 donne lieu à la création des Sisters of Mercy. Eldritch tient initialement les baguettes avant de déléguer la tâche à une boîte à rythmes, affectueusement surnommée Doktor Avalanche. L’une des particularités des Sisters of Mercy est que le groupe n’en fut véritablement un que durant un seul album. Sorti en mars 1985, First and Last and Always porte bien son titre, puisqu’il s’agit de l’unique document studio réunissant Eldritch au chant, le bassiste Craig Adams, ainsi que le tandem de guitaristes Gary Marx et Wayne Hussey. Une fois l’album mis en boîte, le chanteur refuse catégoriquement les compositions du reste du groupe, qui explose logiquement dans les mois qui suivent. Marx forme immédiatement Ghost Dance avec Annie-Marie Hurst de Skeletal Family. L’année suivante, Hussey et Adams lancent un nouveau projet, initialement baptisé The Sisterhood. Eldritch, qui trouve le nom trop proche de leur passé commun, décide de… le leur piquer. Histoire de convenablement griller ses anciens collègues, il s’empresse de sortir un single, Giving Ground, avec sa propre version de The Sisterhood. L’ambiance dégringole. Les deux factions s’affrontent dans la presse et au tribunal, où Eldritch a l’excellente idée de traîner ses ex-comparses pour leur interdire l’usage du nom. Fort de son single déjà paru, il remporte la modique somme de 25 000 livres. Un montant qu’il scande ouvertement sur la chanson introductive de Gift (« cadeau » en anglais, mais « poison » dans l’allemand qu’Eldritch parle couramment), l’unique album qu’il produira avec The Sisterhood. Hussey et Adams choisissent finalement de s’appeler The Mission et se mettent d’accord avec Eldritch pour mutuellement remiser The Sisters Of Mercy. Cependant, face à l’échec commercial de Gift (gageons que son comportement ne fit rien pour le rendre populaire), Eldritch décide de revenir sur cet accord. Il affirmera que sa méthode de composition n’a pas changée, ce qui justifie de continuer sous le même nom. Vous la sentez, la difficulté à raisonner un caillou ?
Andrew déménage à Hambourg, signe un contrat avec Warner et planche sur un nouvel album. Il contacte Patricia Morrison, ex-Gun Club, pour gérer la basse et les harmonies vocales. Sa présence dans le mixage de l’album, ainsi que les vidéos des singles, sera un élément crucial de l’esthétique de ce second album, même si Eldritch, toujours tendre avec ses collaborateurs, fera tout pour la minimiser. À ce jour, il assure que Morrison n’a jamais joué sur l’album, pour cause de manque d’inspiration. À titre personnel, j’ai toujours supposé qu’il mentait. Il a depuis été révélé que la bassiste n’était payée que 300 livres sterling par mois durant sa participation au projet, incluant la promotion et les concerts. Par ailleurs, son cv regorge de chansons sur lesquelles elle a bel et bien joué, souvent dans un style proche de celui entendu sur Floodland. À l’inverse, il n’existe pas d’enregistrement d’Eldritch comme bassiste (à part peut-être sur une démo de Driven Like Snow). Si l’on se fie à son catalogue, il est possible qu’il n’ait jamais touché une basse. Mon interprétation ? Le mec n’aime pas qu’on lui fasse de l’ombre. Ses tournées les plus récentes, toujours sous le nom de The Sisters of Mercy (évidemment), ressemblent d’ailleurs à un aveu. Le groupe de scène ne comporte tout simplement pas de bassiste, ce qui fait sonner Lucretia comme de la bonne grosse merde. Un geste tout sauf innocent, donnant l’impression qu’Eldritch veut prouver que son tube n’a nul besoin de sa mythique intro à la quatre-corde. Un échec, donc. On sait également que Patricia Morrison intenta par la suite un procès pour royalties impayées et gagna le litige, mais dût signer une clause de confidentialité pour garder les détails sous cloche. Autre victime collatérale, Jim Steinman, désigné pour produire l’album, n’est pleinement crédité que pour le single This Corrosion, avec une mention partielle pour Dominion/Mother Russia, sur lequel il passe des jours entiers à diriger une chorale. Cependant, si l’on doit accréditer la façon douteuse dont Eldritch présente les faits, on peut lui donner raison sur un point précis. Indubitablement, Floodland est un album solo plutôt qu’une œuvre de groupe. La présence de Morrison permet de matérialiser les Sisters of Mercy 2.0 comme un duo, mais il est exact que les compositions proviennent majoritairement d’Andrew et de son gros ego si sensible.
D’entrée de jeu, Dominion/Mother Russia fait ostensiblement la gueule malgré les arrangements grandioses de ses refrains, comme Lou Reed sculpté en gargouille de cathédrale gothique. L’origine du morceau provient d’une convergence d’inspirations. D’une part, le sonnet Ozymandias de Percy Shelley, dont Eldritch emprunte un vers pour son second couplet. De l’autre, le séjour du chanteur en Europe de l’est, peu de temps après l’explosion de la centrale de Chernobyl. La prose est compacte, cryptique durant la première partie de la composition, avant de soudainement dérouler un désert post-apocalyptique dans sa seconde moitié. Derrière le brouillage des repères géographiques et historiques, on devine la menace d’une Europe vouée à la vassalisation par l’impérialisme américain. La supplique du dernier refrain, qui fantasme une pluie de destruction administrée à la surface des USA par la Russie, semble habiter une temporalité alternative depuis 1986. Une première rupture climatique survient avec Flood I, véritable hymne de baise. Si le rendu sépulcral des voix, comme si Iggy Pop s’éveillait dans le cerceau de Nosferatu, peut intimider au point de passer à côté du sujet, chaque mention aquifère du texte est prétexte à une évocation à peine voilée.
Dès la dernière guitare absorbée par le néant, la basse (officiellement créditée à Patricia Morrison, donc) draine les feux de la rampe sur Lucretia My Reflection, matérialisation concrète de l’inspiration d’Eldritch face à autrui. Il affirme avoir conçu le morceau comme une offrande à Patricia pour son arrivée dans le projet. Ce rare « vrai » cadeau est fascinant, pour ce qu’il révèle de la façon dont Eldritch envisageait leur duo. D’une part, le look de prêtresse gothique de la bassiste est parfaitement raccord avec le code vestimentaire du chanteur, fournissant ce fameux reflet évoqué par le titre. Côté prose, il est permis de spéculer. Le vers « Lucretia, my reflection, dance the ghost with me » ressemble fort à une invitation. Si le spectre en question est celui des Sisters, la danse serait Floodland, cette parenthèse où Eldritch met en scène une résurrection du groupe sous les traits d’un duo ultra-looké, au sein duquel le partage créatif n’est même plus une option. Eldritch, qui apparaît inspiré par le potentiel d’une collaboration, en tire donc une grande chanson sur laquelle il conserve une main-mise totale. Ironique ? Cela va sans dire, mais c’est très représentatif du fonctionnement créatif du bonhomme. Reste que le morceau est ce qu’internet décrirait comme un total banger. Un mélange de dance music mortifère et de cyberpunk rock, où la pulsation inerte de Doktor Avalanche semble déplacer des montagnes à chaque coup de caisse claire simulée. La ligne de basse est simple, essentielle, gravée dans un marbre que l’on imagine très sombre. L’idée de confier cette partie à deux guitaristes lors des concerts récents devient d’autant plus aberrante quand on se rend compte que la version studio fait entrer la six-corde après une minute trente d’écoute, pour le premier refrain. Ce sentiment de déflagration retardée à un point tantrique est l’un des ingrédients essentiels de la chanson, et le niveau de coolitude qui en émane est plus insolent encore que les délires mégalos des paroles. Ce qui n’est pas rien.
Dans un registre plus à nu, 1959 est une composition au piano où Eldritch paraît vouloir renouer avec l’innocence de son enfance, référençant son année de naissance dans le titre du morceau. Les changements de tonalités sont nombreux mais la mélodie n’en pâtit jamais, retombant toujours en douceur, comme poussée par le vent évoqué dans les paroles.
Ensuite ? C’est la messe. Littéralement. À ce jour, Eldritch affirme que la quarantaine de choristes mobilisés pour l’intro de This Corrosion n’était pas vraiment nécessaire. Tout en notant à nouveau son aversion pour ce qui lui fait de l’ombre (étrange pour un type qui parle autant de nuit et de désert dans ses textes), on se doit de le contredire fermement sur le sujet. Chaque molécule de toute cette pompe théâtrale est d’une nécessité absolue, et il est probable qu’il en soit lui-même parfaitement conscient. Car This Corrosion n’est rien sinon une énorme diss-track balancée au visage de Wayne Hussey. L’ancien guitariste y est taclé dans les grandes largeurs, dépeint comme un traître tueur de roi, un être inférieur produisant une musique qui l’est autant. Les références bibliques abondent, dont une tirée de l’évangile de Jean, où Jésus Christ se définit en opposition aux bergers motivés par l’appât du gain, qui laissent leurs brebis se faire dévorer pour sauver leur propre vie face aux loups. Tirez-en vos propres conclusions. Jamais au-dessus d’une bravade pas si gratuite, Eldritch file même la référence à Ozymandias dans le premier couplet, substituant le mot « loan » (prêt, emprunt ou crédit) à « lone » (solitaire). Puérile, dites-vous ? La fameuse « corrosion » du refrain fait directement référence à The Mission, qu’Eldritch accuse de produire une musique corrodée par le passé, condamnée à exister dans l’ombre supérieure de sa version des Sisters of Mercy. On remarquera que l’ombre devient soudainement légitime quand c’est le chanteur lui-même qui la produit.
Eldritch décrit Flood I comme une déclaration d’intention entre de futurs partenaires de draps souillés, là où Flood II aurait trait au passage à l’acte. La rythmique n’est plus plombée, mais alanguie, avec des accords acoustiques qui confèrent aux arrangements un relief bien plus chaleureux. La composition illustre d’ailleurs la capacité d’Eldritch à économiser son chant, le faisant jaillir aux moments les plus dramatiques, confiant le reste des mélodies aux synthétiseurs et aux arpèges de guitare. Si Flood II est irrigué par les fluides de l’orgasme montant, Driven Like Snow est embué par les larmes, celles de la rupture entre Eldritch et Claire Shearsby, DJ de Leeds qui officia brièvement comme claviériste dans l’un des premiers line-ups des Sisters. Sans surprise, la tristesse qui se dégage du texte est à l’exact opposé de la bravade de This Corrosion. Sous-titré A Fragment, Neverland est effectivement retranchée d’une pièce de douze minutes, depuis rendue disponible sur les rééditions de l’album. Les paroles de la version longue dépeignent une vision de l’humanité entrant en collision avec le globe terrestre, là où le fragment isolé se lit comme une strophe de Burroughs, charriant la réminiscence d’un passé de violence et d’affluence en mouvement, comme une carte postale arrivée à destination après un cataclysme survenu durant son envoi. S’il s’agit d’un regret, il est clair qu’il survient trop tard.
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Mattias Frances
The Sisters of Mercy – Floodland
Label : Merciful Release / WEA
Date de sortie : 16 novembre 1987
