[Interview] Kevin Rowland de Dexy’s Midnight Runners : « j’écris toujours sur ce que je ressens à ce moment-là »

Alors que Kevin Rowland vient de publier, sous le nom à nouveau complet de son groupe, LOVE, un nouvel album très personnel qu’il annonce comme le dernier, il nous paraissait indispensable d’échanger avec l’un des artistes les plus audacieux… et controversé de son époque.

Dexys MR
© DMR

Benzine : Dexys a toujours été synonyme de transformation : de l’énergie Northern Soul et punk de Searching for the Young Soul Rebels, aux univers très différents de Too-Rye-Ay et Don’t Stand Me Down, puis aux albums plus récents. Est-ce que cette constante réinvention constitue, selon toi, l’essence même de Dexys ?

Kevin Rowland : Eh bien, on en est arrivé au point où c’est devenu intuitif et où ça se fait naturellement, maintenant. Je ne pense pas être réellement capable de me répéter. J’aurais du mal à vivre avec moi-même si je le faisais. Donc je ne sais pas vraiment si c’est l’essence de Dexys. Je pense que, plus que toute autre chose, c’est simplement ma façon d’être : j’ai une capacité d’attention assez courte, je m’ennuie très facilement et je dois continuer à m’inspirer moi-même, sinon je ne peux pas fonctionner.

Benzine : Il y a une contradiction fascinante dans ta carrière : tu sembles profondément mal à l’aise avec l’idée d’être une rock star, et pourtant tu as créé l’un des personnages les plus singuliers et les plus reconnaissables de la musique britannique. Quelle part de Kevin Rowland le public voit-il réellement ?

Kevin : J’ai toujours été conscient du fait que je projetais une image, même avant d’être impliqué dans la musique. J’ai toujours été obsédé par le fait de trouver de nouveaux styles et de nouvelles façons d’avoir bonne allure. Encore une fois, on en est arrivé au point où je ne sais plus vraiment. Je le fais, c’est tout. Dans la musique elle-même, je ne retiens jamais rien sur le plan des paroles. Si une idée me paraît juste, je l’utilise, peu importe à quel point elle peut me laisser exposé. Donc, en ce qui concerne la part de moi-même et la part d’image, c’est impossible à dire pour moi, parce que je suis constamment en train de changer.

Benzine : Don’t Stand Me Down a longtemps été considéré par beaucoup comme un échec excentrique, et il est aujourd’hui souvent considéré comme un chef-d’œuvre. Cette reconnaissance tardive te fait-elle remettre en question ton propre jugement — ou confirme-t-elle simplement que tu avais raison depuis le début ?

Kevin : Eh bien, Don’t Stand Me Down remonte à tellement longtemps maintenant que, même si je pensais à l’époque que c’était un très bon album, et que je le pense toujours, je suis complètement ailleurs aujourd’hui. Mais j’aime bien quand des albums que nous avons faits et qui, peut-être, n’ont pas reçu à l’époque la reconnaissance qu’ils méritaient sont aujourd’hui considérés sous un bien meilleur jour. Ça, ça me fait plaisir.

Et oui, je dois dire que j’étais assez désorienté après la sortie de Don’t Stand Me Down, parce qu’absolument personne, à l’époque, ne disait que c’était un grand album. Pendant que nous le faisions et lorsque nous l’avons terminé, je pensais vraiment que c’était un chef-d’œuvre. Mais toutes ces critiques ont commencé à me faire douter de moi-même et je pense qu’en conséquence, j’ai perdu mon chemin après ça.

Il m’a fallu très, très longtemps avant de sentir que je pouvais faire quelque chose qui soit à la hauteur de Don’t Stand Me Down. Le premier, ça a été My Beauty, en 1999, puis One Day I’m Going To Soar, en 2012. Je pense que ces deux albums tiennent la comparaison avec Don’t Stand Me Down.

Benzine : Tu n’as jamais semblé particulièrement intéressé par l’idée de répéter ce que Dexys avait déjà fait. Le fait de reprendre le nom « Dexys Midnight Runners » pour cet album était-il en partie une façon de renouer avec toute l’histoire du groupe — plutôt que de simplement poursuivre le projet « Dexys » ?

Kevin : Non, pas du tout. C’est simplement arrivé parce que je parlais avec quelqu’un d’une vingtaine d’années qui connaissait Dexys Midnight Runners, mais qui pensait que Dexys était un groupe complètement différent, sans aucun rapport avec nous. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’il y avait pas mal de jeunes gens, certainement en Grande-Bretagne, qui connaissaient Dexys Midnight Runners grâce à Come On Eileen et Geno, mais qui étaient perdus à cause du nom Dexys.

Donc, c’était une évidence de revenir à Dexys Midnight Runners pour cet album.

Benzine : LOVE a été présenté comme un disque particulièrement personnel, nourri par les souvenirs de ton enfance, ta famille, l’amour, la perte et le vieillissement. Pourquoi as-tu senti que c’était le bon moment pour regarder aussi directement ta propre vie ?

Kevin : Je n’y ai pas vraiment réfléchi, c’était simplement intuitif. Ce n’est que pendant que nous faisions l’album que David Holmes m’a dit : « Cet album ressemble beaucoup à ton autobiographie. » Je ne m’en étais même pas rendu compte.

Mais je pense que je suis à un âge où j’ai un certain recul sur ma vie, et cela vient sans doute en partie du fait que j’ai écrit mon autobiographie. [NDR : Kevin Rowland a publié en 2025 une autobiographie, intitulée « Bless Me Father: A Life Story », sortie chez Ebury/Penguin]

Benzine : LOVE est peut-être ton album le plus directement consacré au vieillissement. Le fait de vieillir a-t-il changé ta manière d’écrire sur l’amour ?

Kevin : Eh bien, j’écris toujours simplement sur ce que je ressens à ce moment-là. Et cet album ne fait pas exception.

Benzine : Si LOVE est réellement la fin de Dexys, comme tu l’as laissé entendre, est-ce parce que tu as enfin dit tout ce que tu avais besoin de dire — ou parce qu’arrivé à ce stade, l’idée de te réinventer encore une fois ne te paraît plus nécessaire ?

Kevin : Non, pas vraiment. C’est simplement que je n’ai aucune inspiration en ce moment et que je suis fatigué. L’idée de recommencer et de repasser par tout ça me semble impossible pour l’instant. Je n’en ai tout simplement pas la force.

Donc maintenant, j’ai envie de recharger mes batteries et de m’occuper de ma propre vie pendant quelque temps, parce que j’ai le sentiment que ma vie a été mise entre parenthèses pendant que nous faisions ces albums.

Je ressentirai peut-être les choses différemment dans quelques années, et c’est pour cette raison que je n’ai pas complètement fermé les portes. Mais à ce stade, je n’ai aucun projet de faire un autre album.

Propos recueillis par Eric Debarnot le 7 septembre

LOVEDexys Midnight Runners – LOVE
Label : Heavenly Recordings
Date de parution : 4 septembre 2026

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.