Satire sociale à l’humour grinçant, Les Brebis égarées s’attache à l’histoire du couple Flynn et de ses trois filles. Conformisme, consumérisme, folie transhumaniste : le roman n’épargne rien mais choisit la fantaisie pour raconter le déclin de la famille américaine.

Les Brebis égarées, le premier livre de la jeune romancière américaine Madeline Cash a connu un énorme succès aux États-Unis. Alors pourquoi pas, me suis-je dit au vu de la couverture, voilà qui fera une lecture facile sous la canicule. J’ai bien aimé les premiers chapitres, portrait d’une famille américaine sacrément dysfonctionnelle : après les quatre filles du docteur March, les trois filles de Bud Flynn. La séduisante Abigail, l’aînée, fréquente un ancien soldat aux intestins fragiles surnommé Wes Crimes de guerre ; Louise, la discrète « enfant du milieu », entretient secrètement une correspondance en ligne avec un terroriste ; quant à la benjamine, Harper, une incorrigible fauteuse de trouble en même temps que la plus futée de toutes, elle mène l’enquête sur les troublantes activités de l’entreprise où travaille son père et n’aura de cesse de mettre au jour les machinations fomentées par Paul Alabester, son tout-puissant patron. Pendant ce temps, leurs parents se lancent dans l’aventure du mariage libre : tandis que Bud Flynn, en pleine crise existentielle, entretient une relation avec Priscilla WInkle, sa marraine au sein du groupe de parole de Notre-Dame des Souffrances – « Les brebis égarées » – , Catherine, artiste à ses heures, s’apprête à entamer une liaison avec Jim Doherty, leur voisin.
Tableau d’une petite ville comme il en existe tant aux États-Unis et satire de la société américaine, du consumérisme, du conformisme, de la vague complotiste et de la folie transhumaniste, Les Brebis égarées choisit la légèreté, la fantaisie, voire la loufoquerie pour traiter de sujets sérieux. Mais en dépit de la plaisante autopsie qu’il propose du déclin de la famille, de la sympathie que suscitent ses personnages dans leur mal-être et leurs dérives, le roman, par sa construction quelque peu appliquée – une structure polyphonique trop systématique pour lui assurer un rythme véritable – finit par lasser. On se laisse séduire, au début, par l’écriture décalée de Madeline Cash : fluide et inventive, impertinente, riche en jeux de mots et en doubles sens, elle recourt volontiers à l’humour noir et à l’absurde. Elle lorgne aussi du côté de l’Oulipo, l’infestation du vocabulaire venant faire écho à celle de l’église et de la ville tout entière par les mites. Mais bientôt ces trouvailles virent au procédé. Et, au fur et à mesure qu’on se rapproche du dénouement, le roman tourne au mauvais téléfilm : platitude, délayage, rebondissements convenus, voilà qui finit par décourager le plus bienveillant des lecteurs. Bilan mitigé, donc, mais assez de points positifs pour me donner envie de lire le deuxième roman de Madeline Cash, annoncé pour bientôt.
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Anne Randon
