Découvert en 2008 avec Là où les tigres sont chez eux (Prix Médicis, Prix du roman Fnac, Prix Jean Giono), Jean-Marie Blas de Roblès signe un nouveau roman d’aventures d’une prodigieuse inventivité. Entre les grandes découvertes du XVIᵉ siècle et l’exploration spatiale, Cipango ouvre des horizons vertigineux et rappelle avec éclat que l’imagination reste le plus fascinant des territoires.

Un premier chapitre pour assister au lancement du vaisseau spatial Empathy en route pour Triton, un des satellites de Neptune ; puis dans le deuxième, direction Lisbonne, cinq siècles auparavant, sur les pas d’un jeune homme accusé d’hérésie qui doit fuir l’Inquisition et ses bûchers et embarque en 1540 sur une caraque à destination de Goa, puis du Japon.
Jean-Marie Blas de Roblès s’amuse à brouiller les pistes. Le roman est construit sur ces allers-retours surprenants entre le XXIème siècle et le XVIème. Tout est fait pour désarçonner, à commencer par ces curieux encarts entre crochets qui apparaissent de façon incongrue dans l’arc narratif XVIème siècle pour donner de brèves informations extérieures au récit.

Pour caractériser l’écriture de l’auteur, les éditions Zulma utilisent l’expression « roman jungle ». On ne pouvait mieux dire tellement la narration est luxuriante et foisonne d’imagination. Le lecteur avance comme dans une forêt dense où chaque sentier semble s’écarter avant de rejoindre les autres, dans une impression de prolifération où chaque piste en ouvre une autre.
Des portugais exilés, marchands ou missionnaires chrétiens, des seigneurs japonais et leurs suites, des samouraïs pour le XVIème siècle ; une milliardaire démiurge à la Elon Musk, des scientifiques spécialisés dans la fission nucléaire, la neurobiologie ou la xénolinguistique, un gamer génial qui conçoit des programmes d’assistance onirique artificielle pour le XXIème siècle… on suit une constellation de personnages des deux époques.
Au départ, on se délecte de la vivacité d’une prose qui joue sur plusieurs registres. Puis on se laisse juste porter avec délice par l’imagination débridée de l’auteur qui met son érudition éclectique (histoire, sciences et IA, littérature, religion, philosophie) au service du plaisir du lecteur transformé en explorateur, acceptant même de se perdre dans cet enchevêtrement narratif. Même si on peine à comprendre l’ampleur de l’intrigue, on la ressent.
Et puis, tout s’éclaire. Jean-Marie Blas de Roblès ne s’est pas contenté de juxtaposer les destins de nombreux personnages et d’empiler leurs tribulations picaresques, l’unité se dessine malgré les divergences apparentes. Le récit apparaît comme un écosystème où toutes les histoires sont reliées , époques et personnages dialoguant entre eux pour ouvrir de fabuleux horizons.
« L’Église voue aux enfers ceux d’entre nous qui se donnent la mort, mais sur cette île, s’ouvrir le ventre au moment de la défaite est la marque d’une vaillance qui mérite à jamais les louanges de la mémoire. Si tant est qu’elle existe quelque part, où se trouve donc la vérité ? »
Jean-Marie Blas de Roblès a composé un roman sur la façon d’habiter le monde et la découverte de l’altérité radicale. Comme dans un jeu de miroir, l’exploration spatiale renvoie à l’exploration maritime portugaise jusqu’au Japon, ce territoire étant au XVIème siècle aussi inaccessible que Triton aujourd’hui. L’inconnu géographique est aujourd’hui un inconnu cosmique. Le choc culturel avec un peuple radicalement autre devient aujourd’hui un choc ontologique répondant aux grandes questions contemporaines comme celle de notre place dans l’univers, si nous y sommes seuls ou pas.
Les aventures humaines semblent se répéter : chaque époque projette ses rêves vers de nouvelles frontières qui ne cessent de reculer. La grande force du roman tient à sa capacité à déplacer le regard : les Européens du XVIᵉ siècle se pensent porteurs de civilisation avant de découvrir une société japonaise tout aussi, sinon plus, raffinée ; au XXIᵉ siècle, les sciences et les technologies ne suffisent plus à épuiser le mystère du monde.
Avec Cipango, Jean-Marie Blas de Roblès signe bien davantage qu’un roman d’aventures. Il compose un roman-monde où l’histoire, la science, la philosophie et la fiction se répondent pour célébrer l’inépuisable pouvoir de l’imagination. À l’heure où tant de récits se replient sur l’intime, il choisit l’ouverture, le vertige et l’ailleurs. Son ambition impressionne, mais c’est surtout le plaisir de raconter qui emporte l’adhésion. De Lisbonne à Triton, Cipango nous rappelle que les plus grands voyages sont d’abord ceux qui déplacent notre manière de voir le monde. Un régal !
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Marie-Laure Kirzy
