5+5 = les livres préférés d’Antoine Chainas

Auteur de l’un des romans les plus stimulants de cette rentrée littéraire, La Désabondance (Plon), Antoine Chainas a accepté de nous proposer son 5+5 littéraire. Une sélection éclectique et exigeante.

Antoine Chainas

Grand espoir du polar français au début des années 2000, Antoine Chainas a d’abord enchaîné quelques romans noirs mémorables, avant d’orienter son œuvre vers des voies romanesques plus hybrides. Avec La Désabondance, son formidable dernier roman, il délaisse totalement le récit policier au profit d’une science-fiction qui interroge l’avenir de l’humanité avec intelligence et originalité. On ne sera donc pas surpris par son 5+5 littéraire qui propose de la science-fiction, des transfictions et de la philosophie… mais aucun polar.

5 livres du moment

Thomas Gunzig – Spectres

Spectres

Petite précision, je lis très peu de nouveautés. Ce livre-là, je l’ai lu dans le cadre d’une table ronde à Besançon, et c’est un heureux hasard. Résumons sans trop déflorer l’intrigue : une scientifique, Léa, participe à la découverte d’une dimension cachée de la matière, ce qui donne lieu à une fantastique opération de prospection capitaliste. Tandis que Léa prend part à l’opération, sa fille disparaît de la base d’extraction. J’aime énormément ces œuvres où, pour reprendre les mots de Leo Strauss, on a le sentiment que l’écrivain a la prudence de dissimuler sa pensée. En tout cas, c’est un formidable roman, qui joue avec brio sur les passions augustiniennes – libido sentiendi (désir du corps), libido sciendi (désir de connaître), et libido dominandi (désir de pouvoir). On devine un immense amour de la littérature populaire dans ce qu’elle a de meilleur, quand elle cesse de favoriser uniquement le divertissement et l’évasion, pour dégager de plus amples perspectives. Et en l’occurrence, quelles perspectives ! De la belle ouvrage.

Stephen Baxter – Coalescence

L’œuvre n’est pas toute jeune (2006), mais c’est une lecture récente, et encore une fois, une excellente pioche. Comme Gunzig précédemment, Baxter travaille à la confluence de plusieurs genres, ici la fiction historique, le roman d’aventures, le récit contemporain, et la SF. Je connaissais Baxter grâce aux excellents Evolution et Accretion, mais Coalescence me semble synthétiser avec encore plus d’acuité, plus de clairvoyance, ce qu’est l’homme quand il est esclave alors qu’il se croit maître, à la remorque alors qu’il croit conduire. Il y a un final complètement éblouissant, que je ne peux pas dévoiler ici, un épisode de pure SF horrifique, sec comme un coup de trique, qui ôte à l’humain tous ses masques pour le ramener à sa nature animale essentielle, ou à sa nature entomique, ou encore à sa nature polémologique…. Enfin bref, Baxter est grand.

Nina Allan – Stardust

Encore un livre qui date un peu (2015), mais j’en parle parce que sa lecture n’est pas si lointaine et il m’a marqué. C’est un Nina Allan première manière (époque Complications ou Microcosmos), la période des fix-up qui n’en sont pas, mais forment à mes yeux des romans parmi les plus originaux qu’il n’ait été donné de lire. On a le sentiment de s’aventurer plusieurs fois, successivement, dans de multiples versions d’un même récit. Dans Stardust, on suit un jeune joueur d’échecs passionné par Ruby Castle, une actrice de films d’horreur. Les variations autour de ce thème créent une angoisse diffuse, tissée d’une myriade de détails qui se répondent ou se répètent, afin de créer un corpus d’une densité extrême. On a l’impression de contempler une seule histoire sous les différentes facettes d’un diamant taillé à la perfection. Brillant.

Tozan – Entre nuage et eau

On change de registre pour aborder le témoignage, le récit intime. De nouveau, une lecture récente pour un livre qui l’est un peu moins (2023). J’ai été touché par le récit de Clément Sans qui, sous le nom de Tozan, relate son long séjour et son ordination dans un temple bouddhiste du Japon. Sa sincérité, sa simplicité, lui font honneur. Pas d’idéalisme ni de naïveté de sa part : l’homme parle d’une expérience vécue. Il dit ce qu’est une expérience, en quoi elle consiste, à quoi elle aboutit, sans cacher ses contradictions. En résumé, il restitue une dimension fondamentale de la vie. Il nous éclaire aussi sur la force des rites, de la foi, dans un monde de plus en plus éloigné de ces usages et de cette tradition. Last but not least, son livre a un aspect éminemment littéraire. C’est assez rare pour être souligné dans ce type d’ouvrage : Clément Sans sait écrire, il a le goût des phrases ciselées et un vrai souci de l’esthétique narrative. Une lecture que je recommande chaudement.

Paul Gadenne – Baleine

Je connaissais Gadenne par son formidable Discours de Gap, mais rien ne m’avait préparé au choc esthétique et métaphysique de Baleine (1949). Odile et Pierre partent sur une plage pour contempler une baleine échouée. La lente décomposition du cétacé fait écho à la déréliction du couple, à la chute de la civilisation, et in fine, à l’impuissance humaine confrontée à ce qu’elle prend pour le mal. Le texte est très court, mais d’une consistance stupéfiante. Sous certains angles, je le rapprocherais, pour le style, de la Charogne de Baudelaire ; pour l’allégorie, du Géant noyé de Ballard ; ou encore, pour l’angoisse métaphysique, du Rêve d’un homme ridicule, de Dostoïevski. Autant de fulgurances littéraires qui, en peu de mots, avec une intrigue à l’os, auscultent l’homme et son vertige avec plus de méticulosité que dans de trop nombreux pensum volumineux.

5 livres pour toujours

Marguerite Yourcenar – L’œuvre au noir

J’y reviens régulièrement. Plus qu’aux Mémoires d’Hadrien. Pour la pureté de la langue, la clarté de l’expression, et surtout la profondeur humaine que je crois y déceler. Zénon, alchimiste et médecin du XVIème siècle dans la Flandre tourmentée, apprend à se déposséder comme on transmute le plomb en or. Son chemin, c’est celui de la science broyée par l’obscurantisme tout-puissant. Il y a dans ce livre des passages hallucinants telle la fièvre obsidionale de Munster, ou la « conversation à Innsbruck », lieu de confrontation entre deux visions du monde, celle Zénon et celle de Henri-Maximilien. Une pièce capitale de notre patrimoine littéraire, en ce qui me concerne.

Marc Aurèle – Pensées

Un document inépuisable avec lequel j’ai cheminé presque une moitié de ma vie, et avec lequel je chemine encore. J’aurais pu aussi choisir les Entretiens d’Epictète ou de Sénèque, mais les Pensées ont ceci de spécifique qu’elles n’expriment pas forcément une vue d’auteur : elles montrent un esprit en travail, une volonté qui se pénètre encore et encore de dogmes pluricentenaires qui ne lui appartiennent pas, ou plutôt appartiennent à tout le monde. Au IIIème avant J.C., l’Occident a connu un phénomène sans précédent : la philosophie hellénistique. L’espace de quelques générations, les hommes se sont interrogés sur l’essence du bien, et ils l’ont pour certains trouvé et appliqué en commun, à l’aide de la raison. Stoïcisme, épicurisme, cynisme et scepticisme : quatre routes, quatre “modes de vie”, disait Pierre Hadot, qui aboutissent à un même résultat : une vie meilleure, à l’aide d’une philosophie extrêmement concrète, pratique et quotidienne. Les Pensées constituent un document inestimable, reflet d’une culture qui rayonne depuis plus de deux mille ans, et sauve encore aujourd’hui des hommes.

Tchouang-tseu – Oeuvres complètes

C’est l’autre versant de la sagesse, le versant oriental. Avec Lao-tseu et Lie-tseu, Tchouang-tseu établit l’assise du taoïsme, mouvement né à peu près à la même époque que le stoïcisme, dans une autre partie du globe. Maître Tchouang me semble moins elliptique que Lao, plus facétieux que Lie. Il offre à travers une série de récits qui sont presque des contes, une possibilité d’aborder le monde, d’endosser sa responsabilité d’homme, et surtout, comme les philosophies hellénistiques, un moyen d’identifier et de renouer avec la Nature, qui est l’autre nom du divin. Lire Tchouang-tseu, c’est faire une expérience du lâcher prise, du vide, et du non-agir. Les termes peuvent sembler ésotériques, parfois inapplicables ou contradictoires, mais quiconque s’est familiarisé avec ce courant sait bien qu’il s’agit en réalité d’une grande entreprise de clarification.

Charles Bukowski – Contes de la folie ordinaire

C’est un des premiers livres “adultes” que j’ai lu. Un cadeau de mon père, si je me souviens bien. Il avait décelé, chez Bukowski, une extraordinaire capacité d’empathie, doublée d’une grande aversion pour les objets de fascination des sociétés modernes (sauf le jeu et l’alcool). La vie de l’auteur se confond presque totalement avec ses livres, autant dire que ceux-ci restent protéiformes, insaisissables, grossiers, tendres, corrompus, joyeux, immoraux : tout ça à la fois et plus encore. Au bout de quarante ans de fréquentation, la clairvoyance paternelle au sujet des talents de Bukowski ne s’est jamais démentie à mes yeux. C’est un grand écrivain, et tout le monde sait que, comme le sage se rapproche de la folie, le grand écrivain côtoie la bestialité.

Lou Reed – Traverser le feu

Lou Reed est-il un écrivain ? Ses chansons sont-elles des romans ? Je le crois profondément. La traduction et la publication de l’intégralité de ses textes me semblent d’ailleurs un indice assez probant. Voilà un homme qui a travaillé toute sa vie à simplifier et simplifier encore son propos, sans jamais perdre l’affection qu’il avait pour les marginaux, les déclassés, les perdants. Il n’avait pas son pareil pour donner une voix à “l’étrange étranger près de nous”, pour paraphraser Rilke. Il savait magnifier le sordide, esthétiser la chute, susciter l’émotion avec quelques mots qui tombaient comme des gouttes d’encre très nettes, arrêtées par la conscience. C’était aussi un poète et un expérimentateur qui n’avait pas peur de s’aventurer sur des terrains peu fréquentés. Il en a payé le prix. Je le tiens pour un authentique littérateur, qui ne mettait rien au-dessus de son art, et surtout pas lui-même. Cette attitude provoquait souvent des incompréhensions lors des promotions ou des concerts, où on lui demandait de “jouer le jeu”, de “faire le spectacle”, en résumé, de séduire là où il voulait juste être sincère.

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