Après Le Juif rouge, remarqué lors de la rentrée littéraire 2024, Stéphane Giusti revient avec un deuxième roman puissant consacré à un angle mort de la fin de la guerre d’Algérie : la fusillade de la rue d’Isly du 26 mars 1962, un massacre longtemps occulté dont la reconnaissance officielle n’interviendra qu’en 2022, lorsqu’Emmanuel Macron le qualifiera d’« impardonnable ».

Une semaine après les accords d’Évian qui scellent définitivement le chemin de l’Algérie vers l’indépendance après sept ans de guerre, l’OAS refuse le cessez-le-feu et se retranche avec ses commandos delta dans son bastion de Bab El Oued. Dès le 23 mars, l’armée française organise le blocus de ce quartier populaire d’Alger. Quand un tract de l`OAS appelle la population massive à désobéir en manifestant pacifiquement en signe de solidarité avec Bab El Oued, l’adhésion est massive.
Stéphane Giusti a composé son roman comme une tragédie grecque. Comme chez Sophocle ou Euripide, il mise sur la règle des trois unités : unité d’action (tout converge vers la fusillade), unité de temps (l’action se déroule sur le temps court d’une seule journée) et de lieu (Alger, resserré plus particulièrement sur Bab El Oued). La dimension tragique est puissamment renforcée par une avancée narrative proche du thriller puisque compte à rebours est égrené heure après heure, avec en ouverture le mystère d’un cadavre non identifié, nu, une couronne de fil barbelé enfoncé sur la tête, retrouvé flottant sur la plage de la Vigie (son identité ne sera dévoilé qu’à la fin.

C’est dans ce contexte crépusculaire que sont précipités six personnages. Le choix du casting pourrait sembler très didactique : un gendarme français né à Blida, deux soeurs qui ont décidé de vivre leur jeunesse, un couple de militants communistes et un membre déterminé du commando delta de l’OAS. Mais Stéphane Giusti parvient à les faire vivre au-delà de leur stéréotype initial. Il prend le temps de les présenter, de faire comprendre ce qui les anime au plus intime. Tous sont profondément incarnés.
« Désormais, deux Algérie pilonneraient son front et ses tempes chaque nuit dans une fureur guerrière dont aucune ne sortirait vainqueur».
Le personnage du gendarme est absolument remarquable. A mesure qu’il se dévoile, on le voit évoluer au delà de sa carapace de militaire. Lui le pied noir, fils de militaire, les valeurs de l’armée chevillées au corps, voit ses certitudes vaciller tellement ce qu’est devenu l’Algérie le fout en l’air. Son désenchantement prend aux tripes tellement son conflit intérieur est subtilement exposé.
On vit avec lui, avec eux, cette journée qui avance vers la tragédie, on est à leurs côtés tellement le récit est immédiatement immersif et de plus en plus urgent à mesure que l’heure fatidique du massacre approche. A peine le récit est-il mis en pause pour quelques apartés lyriques, véritable choeur antique commentant le drame, invitant à réfléchir, ouvrant un espace de réflexion morale face à ces individus, cette humanité prise au piège du cycle de la violence et des mensonges de l’Histoire.
« Une fraction de seconde suffit, dit-on, pour que l’horreur et le tragique surviennent, pour qu » des hommes ordinaires deviennent assassins, une foule désarmée gibier de hasard. Ce moment de bascule ne doit sans doute rien au temps ni à sa fluctuation soudaine, plutôt à nos propres errements et à la peur originelle d’avouer nos fautes. Au lieu de cela, nous laissons nos mensonges se grimer en justes causes. Aussi le cours sanglant du monde n’est-il que le fruit de notre inconséquence. »
Aucun manichéisme ni relativisme chez Stéphane Giusti qui tient ferme sa boussole humaniste pour raconter ce drame longtemps passé sous silence, ce massacre d’au moins soixante-deux civils désarmés commis par une armée républicaine. Juste la complexité d’une guerre sale qui n’en finit pas de s’achever. Un excellent roman dont la puissance et l’intelligence font penser aux trilogies de Frédéric Paulin sur la décennie noire algérienne et la guerre civile libanaise.
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Marie-Laure Kirzy
